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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Hespérus, 1872

IV. La Vision Suprême

Catulle Mendès· distiques, alexandrins, 448 vers

Une étoile parmi‖ la stagnante épaisseurDes nuages s’était‖ levée avec douceur,Faible, et dont le rayon‖ coulant du ciel nocturneComme des pleurs de lait‖ d’une fissure d’urne,En flaques de blancheur‖ s’étalait sur les murs.

L’illuminé songeait‖ sous les cieux moins obscurs.

« Donc j’ai franchi les seuils‖ clos de portes ignéesEt j’ai pu vivre avec‖ les Anges, trente années,Partageant leurs travaux,‖ leurs jeux et leurs repas,Ainsi que l’homme vit‖ avec l’homme ici-bas.J’ai la Sagesse et j’ai‖ l’Amour : j’aurai la vie.Nuit dernière, d’un jour‖ perpétuel suivie,O mort ! par qui les yeux‖ se ferment dans le tempsEt dans l’éternité‖ se rouvrent, je t’attendsComme un homme inquiet‖ va guetter au passageL’ami qui doit venir,‖ porteur d’un bon message ;Et de ce remûment‖ plein d’un captif essorQue l’approche d’un souffle‖ imperceptible encorCommunique à la voile,‖ à l’arbre, à la broussaille,Mon être intérieur‖ infiniment tressaille.Crépuscule ébloui‖ de devenir le jour,J’apparaîtrai sous la‖ forme de mon Amour !Car, pour le Ciel auguste‖ ou pour l’Enfer immonde,L’homme engendre sa chair‖ future dès ce monde,Et la verra, selon‖ l’objet dont il s’éprit,Splendide ou ténébreuse,‖ éclore de l’esprit.En des candeurs de neige,‖ en des ardeurs de flamme,Où, sensible, vivra‖ la beauté de mon âme,Je serai tout mon rêve‖ enfin substantiel ;Et puisque l’hyménée‖ est le vrai nom du Ciel,Puisque deux amants purs,‖ que l’intime mystèreD’être unis pour l’Éden‖ fiança dès la terre,Lui, Sagesse, Elle, Amour,‖ et l’un à l’autre égal,Deviendront un seul ange‖ auguste et conjugal :Dans Adramandoni,‖ dont les belles pelousesVoient avec les Époux‖ converser les Épouses,Je verrai, nuptiale,‖ en habits de satin,Mêlée à la lumière‖ et mêlée au matin,La femme en qui Dieu mit‖ l’Amour de ma Sagesse !

Déjà, car le Seigneur‖ me fait cette largesse,Je la vois.

Loin d’ici, sur la terre pourtant,Une région morne‖ et splendide s’étend,Cieux glacés, sol durci,‖ mer immobilisée.Là, du soleil polaire‖ éternelle épousée,Mais après tant de jours‖ immaculée encor,La neige ne sait point‖ l’ardeur des baisers d’orEt livre sans périls‖ de fonte ni de hâleA l’impuissant époux‖ sa virginité pâle.Steppes développant‖ leur blême immensitéSous un ciel des candeurs‖ de la terre teinté ;Forêts, gorges, vallons,‖ molles profondeurs blanchesQue parfois, sous le givre‖ éblouissant des branches,Traverse à pas pesants‖ un carnassier rôdeur,Muet dans le silence‖ et mat sur la splendeur ;Villes au loin, hameaux‖ presque enfouis qu’assiègeL’épais grossissement‖ onduleux de la neige ;Larges fleuves étreints‖ par les glaces, amasD’avalanches, sommets‖ éclatants de frimas,Tout s’estompe et se fond‖ dans la monotonieD’une blancheur intense,‖ immuable, infinie.Forme sensible à peine‖ eu ce vaste unissonDu ciel froid, du désert‖ blafard et du glaçon,S’élève, au flanc des monts,‖ une antique demeure.Son tranquille escalier‖ que rarement effleureLe pas d’un serviteur‖ pensif qui disparaîtSous une voûte ainsi‖ qu’un spectre s’en irait,Ses arcades qu’au loin‖ la neige continue,Et le blêmissement‖ de ses toits sous la nueForment un édifice‖ étrange et solennel,Semblable à ces palais‖ que l’hiver éternelDresse et maçonne, ayant,‖ sous la brume blanchâtre,Pour pierre la banquise‖ et le flocon pour plâtre.Au dedans le silence‖ et la paix sont profonds ;De froides pesanteurs‖ descendent des plafonds,Et, miroirs blanchissants,‖ des parois colossalesCernent de marbre nu‖ l’isolement des salles.De loin en loin, et dans‖ les dalles enchâssé,Un bassin de porphyre‖ au rebord verglacéCourbe sa profondeur‖ polie, où l’onde gèle ;Le froid durcissement‖ a poussé la margelleEt le porphyre en plus‖ d’un endroit est fendu ;Un jet d’eau qui montait‖ n’est pas redescendu,Roseau de diamant‖ dont la cime évaséeSuspend une immobile‖ ombelle de rosée.Dans la vasque pourtant,‖ des fleurs, givre à demi,Semblent les rêves frais‖ du cristal endormiEt sèment d’orbes blancs‖ sa lucide surface,Lotus de neige éclos‖ sur un étang de glace,Lys étranges, dans l’âme‖ éveillant l’idéalD’on ne sait quel printemps‖ farouche et boréal !

Une vierge aux grands yeux‖ ouverts sur le mystèreHabite avec ces fleurs‖ dans le Nord solitaire.

Le suprême dessein‖ qui règle les hasardsLa fit naître du sang‖ impérial des Tzars ;La gloire, la grandeur‖ presque surnaturelle,Le faste, elle eut l’orgueil‖ de ces pourpres sur elle,Et reçut, jeune front‖ peut-être épouvanté,Un diadème encor,‖ la parfaite beauté.L’homme se sent pâlir‖ parfois sous la couronne,La femme, non ; en vain‖ la chute l’environne,Son vertige a l’ivresse‖ et n’a pas la douleur ;Dans la main d’une femme‖ un sceptre est une fleur.Prends cette fleur ! disait‖ le satan qui l’assiège ;Mais, Dieu l’ayant élue,‖ elle a connu le piègeEt de la terre sombre‖ a détourné les yeuxComme un rayon jaloux‖ remonterait aux cieux.Un roi l’aimait ; pensive,‖ elle a conclu l’échangeDe l’amour faux d’un roi‖ pour l’amour vrai d’un ange ;De moment en moment,‖ vers l’Hymen immortel,Comme un prêtre gravit‖ les marches d’un autel,Elle monte, pour guide‖ ayant cette courrièreQui prépare le lit‖ nuptial, la Prière ;Et, pendant qu’elle aspire‖ à l’immuable Amour,Le blanc septentrion‖ est l’unique séjourAuquel, blancheur aussi,‖ son âme se résigne.Le ciel aura cet ange,‖ et la neige a ce cygne.

Or, la fille des Tzars‖ et moi, nous nous aimons.

Qu’importent entre nous‖ des mers, des deux, des monts !Tout l’éloignement sombre‖ interpose son voileSans dérober l’étoile‖ au regard de l’étoile ;Et, si distants que l’un‖ de l’autre nous soyons,Nous nous sentons voisins,‖ à cause des rayons.Qu’importe que je sois‖ ce vieux à face vile,Cette chose mêlée‖ aux fanges d’une ville,Et qu’elle ait la noblesse‖ avec la pureté,Lys des champs qu’une tige‖ héraldique a porté !Sa grâce, ma laideur,‖ sa grandeur, ma bassesse,C’est l’inégalité‖ naturelle, qui cesse,C’est l’envers du mental,‖ l’extérieur du front ;Nos êtres sont égaux‖ dans ce qu’ils deviendront.L’un chez l’autre adorant‖ les parités futures,Nous secourons les fers‖ et romprons les clôturesDe l’épreuve, prison‖ qui nous possède en vain ;Il faut être terrestre‖ avant d’être divin,Mais par je ne sais quoi‖ de moins lourd dans nos chaînesSe dénonce l’essor‖ des libertés prochaines !O jeune Âme, vouée‖ à mon âme déjàQuand de l’antique nuit‖ la lumière émergea,De mon chaste désir‖ éternelle vestale,Nous vêtirons enfin‖ notre splendeur totale !Couchés le même jour,‖ selon d’anciens accords,Moi dans le sol obscur‖ qui ressemble à mon corps,Toi dans la neige pâle‖ à qui ton corps ressemble,Nous ressusciterons,‖ transfigurés ensemble,Et déjà, pour sourire‖ aux divins épousés,Les beaux Anges en deux‖ groupes se sont posésSur les blancs escaliers‖ de la mystique enceinte,Ceux-ci vêtus de pourpre‖ et ceux-là d’hyacinthe ! »

Tel il songeait. Ses doigts‖ en un geste enfantinVers l’épouse promise‖ à son rêve hautainEnvoyaient le baiser‖ des jeunes fiançailles,Et son ombre difforme‖ errait sur les murailles.

Tout à coup, avec l’air‖ d’une bête en arrêt,Il se tut.

Tout le ciel, plein d’astres, l’éclairait.Crispé, roide, il tendait‖ une oreille éperdueSans doute vers des voix‖ d’anges dans l’étendue.Autour de nous s’accrut‖ le silence. On eût ditQue les bruits se taisaient‖ afin qu’il entendît.Quoi ! ce murmure épars‖ des Esprits dans l’espace,Qui confondrait l’ouïe‖ humaine et la dépassePar les vibrations‖ d’un éther trop subtil,Le pouvait-il entendre‖ et le comprenait-il ?Il écoutait. Parfois,‖ ouvertes par l’extase,Ses lèvres remuaient,‖ répétant une phrase ;Et, bientôt, l’œil sublime‖ et le front surhumain,Sous l’ombre éblouissante,‖ il s’écria : « Demain ! »

Demain, la fange aura‖ pris l’époux, et, jalouse,La neige épaissira‖ le linceul de l’épouse ;Mais l’archange-prophète‖ a dit : « Vous revivrez ! »

O réveil ! nous montons,‖ réunis, délivrés,Purs êtres que plus rien‖ d’extérieur n’altère.Qu’était-ce que le noir‖ océan, et la terre,Et le pâle soleil‖ de l’antique ciel bleu ?Des éléments : de l’eau,‖ de la boue et du feu.La nature d’en bas,‖ c’est l’éternelle morte,Une élévation‖ sublime nous emporteVers le monde vivant‖ des Cieux définitifs,Et, libres d’autant plus‖ que nous fûmes captifs,Humains, mais déchargés‖ des pesanteurs infâmes,Nous n’avons de l’épreuve‖ emporté que nos âmes,C’est-à-dire la forme‖ intime de nos corps.Être esprit, c’est avoir‖ le dedans pour dehors.Nous montons, éblouis,‖ des chemins de lumière !Quand j’hésite, c’est toi‖ qui passes la première.Parfois, vêtu de pourpre,‖ un angélique EspritS’envole devant nous,‖ se retourne, et sourit.Nous le suivons, heureux,‖ ma main serrant la tiennePour que l’un, s’il faiblit,‖ de l’autre se soutienne,Unis, mais d’un peu loin‖ et les regards baissés,Comme il convient, n’étant‖ encor que fiancés.

O cieux purs ! le chemin‖ de lumière se hausse !

Mais le Tartare, en bas,‖ fuligineuse fosse,Érige des palais‖ de fange et de roseaux ;Et, rauque, une clameur,‖ comme à travers des eaux,Apporte jusqu’aux cieux‖ spirituels l’insulteDe l’orageux Enfer‖ qui dans sa haine exulte !

« Maîtres des lâchetés‖ et seigneurs des effrois,Nous sommes les héros,‖ les papes et les rois !Broyés sous nos talons,‖ du sang de leurs blessuresLes peuples résignés‖ empourprent nos chaussures ;Et Dieu s’écroulerait‖ s’il n’avait pour appuiNotre divinité‖ par où l’on croit en lui.A nous le Sceptre, à nous‖ la Crosse irréfutable !Mais au banquet splendide‖ où notre orgueil s’attableDeux princes manqueraient‖ si vous étiez absents,Jeunes Anges ! »

Ainsi nous tentent les Puissants.

« Les Sceptres, qu’on les fonde !‖ et vendez les Tiares !Hurle à son tour la voix‖ mauvaise des Avares,Cri plus âpre, monté‖ d’un enfer plus obscur.L’or est beau, l’or est bon,‖ l’or est grand, l’or est pur !Plus puissant que la Force‖ et l’Orgueil, et plus sage,Il a, Dieu virtuel,‖ le mépris de l’usage,Et dans tout homme ayant‖ amassé des tas d’orN’allume que l’amour‖ d’en amasser encor.Par nous, vous connaîtrez,‖ Âmes longtemps dupées,L’extase de sentir‖ entre ses mains crispéesCourir les flamboîments‖ de l’or torrentiel :Anges ! vous compterez,‖ pièce à pièce, le Ciel ! »

L’abîme tentateur‖ renforce ces voix gaiesPar des écroulements‖ somptueux de monnaies.Un autre appel s’élève,‖ et c’est une chansonQui nous émeut d’un tiède‖ et violent frissonComme le veut du sud‖ chauffe et tord des voilures.

« Montez vers eux, parfums‖ légers des chevelures,Et vous, bruits doucereux‖ des caresses, montezAvec le clair éveil‖ des rires chuchotés !Enseignez-leur l’amour,‖ seul reposoir propiceOù la fatigue d’être‖ immortel s’assoupisse,Et ce léthé, stagnant‖ endormeur des desseins,Qui gît dans l’intervalle‖ adoré des beaux seins.Langueurs lasses du lit,‖ soupirs, caresses nues,Doux néant, soyez-leur‖ des ivresses connues,Et qu’ils sachent, heureux‖ de se désabuser,Ce que l’Enfer a mis‖ de ciel dans le Baiser ! »

Ce chant qui nous poursuit,‖ plein d’énervantes fièvres,A fait se rapprocher‖ ma bouche de tes lèvres ;Parce qu’au fond de moi‖ sans doute il est restéUn peu des pesanteurs‖ de l’univers quitté,Mon front penche, surpris‖ d’ivresse et de paniqueAu doucereux appel‖ de la Chair tyrannique,Et je te dis, sentant‖ se heurter mes genoux :« Regardons-les ! peut-être‖ ils aiment comme nous… »Mais ton œil, qui connaît‖ le bon grain de l’ivraie,Surprend l’ombre d’un jet‖ de la lumière vraie,Et l’Enfer, qui s’effare,‖ apparaît dans ce jourTout autre qu’il n’était,‖ vu selon son amour.

Ce bétail attaché‖ dans une herbée épaisseDe glaives et de dards‖ sanglants, pour qu’il y paisse,Ces ânes dont le bât‖ a crevassé leur dosEt qui buttent, chargés‖ de coups sur les fardeaux,Ces lynx maigres, dont flotte,‖ ainsi que de vieux linges,Le ventre, ces chacals‖ chevauchés par des singes,Ces porcs, sale troupeau‖ gras d’ordures, qui sent,Palpe et mange sa fange‖ en se réjouissant,Ce sont les empereurs,‖ les évêques, les princes !Un roi qui grossissait‖ d’empires ses provinces,Homme encor, mais sans tête,‖ a pour royaume un trouEt porte sa couronne‖ à même sur le cou,Pendant qu’à ses talons‖ ce loup-cervier qui lapeDu sang est un héros‖ et ce renard un pape !

Non moins affreux, ayant‖ pour membres des serpentsEt d’impurs scorpions‖ l’un sur l’autre rampants,Les Avares, ployés‖ vers des tables étroites,Rangent soigneusement‖ des cailloux dans des boîtes ;Quelqu’un vient et leur dit :‖ « Sciez ces troncs, hissezCes blocs ! » et, quand ils ont,‖ esclaves harassés,Scié les troncs, hissé‖ les blocs, leurs mains avidesPour unique salaire‖ obtiennent des noix vides,Et tous courent, furtifs‖ et le regard sournois,Enfouir dans des trous‖ les coquilles de noix !Plus bas, une rondeur‖ se gonfle et se resserre :Helminthes fourmillants‖ d’un immonde viscère,Là pullulent, heureux,‖ les Amants de la Chair.Puisque l’homme devient‖ l’amour qui lui fut cherIls se sont incarnés‖ dans leur sale espérance.Fardés, les membres oints‖ de suie et d’huile rance,Décrépits, gracieux,‖ d’un geste libertinRetroussant des haillons‖ de gaze et de satin,Et, vieillards, sur des fronts‖ chargés de cent années,Mêlant des cheveux gris‖ à des roses fanées,Les uns, comme on verrait‖ entre des bras d’amantLe jeune époux tenir‖ l’épouse au corps charmant,Enlacent d’une étreinte‖ éperdue un squeletteQu’à leur lèvre céda‖ la dent de la belette,Et baisent, enivrés‖ d’amour dans un cercueil,Le trou qui fut la bouche‖ et le trou qui fut l’œil ;Dans un bosquet qui voit‖ sous les pleurs des cascadesSe jouer des guenons‖ au lieu d’hamadryades,D’autres, priapes fous,‖ sans aucun vêtement,Mais de la tête aux pieds‖ velus horriblement,Presque animaux, scandant‖ leurs cris d’infâmes gestes,Environnent d’un chœur‖ de danses immodestesDes torses de venus‖ faits d’excréments durcis.Et tous portent la joie‖ en feu sous leurs sourcils,Car tel est le Désir‖ dont ces Âmes sont faitesQu’étant dans l’infamie‖ elles sont dans les fêtes !Mais voici : pour avoir‖ tenté nos fronts élus,Les vieillards débauchés,‖ les priapes velus,Comme par la fenêtre‖ on jette des ordures,Seront précipités‖ en des géhennes dures.Plus d’amours ni de jeux.‖ Fainéants, au travail !L’atelier rude après‖ le languissant sérail.Et leurs mains, à la molle‖ étreinte habituées,Devront broyer du fard‖ pour les prostituées !

Aveugle enfer, hélas !

Cependant, pèlerinsMiraculeux, passants‖ des abîmes sereins,Notre angélique essor‖ traverse des fumées,De flamme, de musique‖ et de parfum tramées !

Roulant de toutes parts‖ cet éclair adouciQui tremble à l’orient‖ de la perle, voiciQue les Cités du Ciel‖ s’ébauchent dans la brume ;Et, suprême, au delà‖ des paradis, s’allumeJérusalem, au loin,‖ comme une lampe d’or !

Mais sur quel seuil devra‖ se poser notre essor ?Car celui qui discerne‖ et qui groupe les âmesSelon la parenté‖ de leurs intimes flammesFonda pour les Élus‖ de l’épreuve émigrésAutant de Ciels qu’il est‖ dans l’amour de degrés ;Et le séjour prescrit‖ par sa miséricordeSi strictement avec‖ les habitants concordeQue toute autre lumière‖ aveuglerait leurs yeux.

Nous montons à travers‖ les Cieux, cherchant nos Cieux.

O spectacle ! Un Éden,‖ dans une gloire pâle,Ouvre sur l’infini‖ des portiques d’opale,Candide et confiant‖ symbole de l’accueil,Qui propose à nos pas‖ et conseille à notre œilDe pénétrer jusqu’aux‖ clartés intérieures.Blanches, aux toits d’argent,‖ s’élèvent les demeures ;Le flamboîment issu‖ du cri de Jéhovah,Lorsque l’aîné des jours‖ naturels se leva,Baigne les dômes clairs,‖ et, docile aux hélicesDes longs jardins, allume,‖ en glissant, les calices.La neige, sur le sol,‖ se mêle aux fleurs d’été ;Neige spirituelle,‖ elle a nom Chasteté.Toute chose, en un lieu‖ céleste, représente,Et, de réalités‖ naturelles exempte,A des réalités‖ intimes correspond.Ici le jour, couleur‖ d’une perle qui fond,Lucide, mais terrestre‖ encor dans son essence,Des Esprits qu’il éclaire‖ est l’humble Connaissance ;Les Hymens, pour figure,‖ ont ces blanches maisonsOù le Désir grimpant‖ suspend des floraisonsParfois de lys, parfois‖ de rouges amarantes ;Et les fenêtres sont‖ des Candeurs transparentes.Des Anges, sous les fleurs,‖ rayonnent deux à deux ;L’Amour qu’ils ont en eux‖ transparaît autour d’eux,Plus vif selon qu’ils font‖ de plus sacrés Usages ;Il est l’ardente chair‖ de leurs jeunes visages,Azuré leurs regards,‖ embrase leurs cheveux,Les vêt d’une syndone‖ irisée où leurs vœuxSont brodés en festons‖ de perles et de gemmes,Et, royal, sur leurs fronts‖ pose des diadèmes.Nul n’est oisif. Les uns‖ ensemencent les champs,Taillent la vigne, ou dans‖ la cité sont marchands ;D’autres sont conseillers‖ ou maîtres de milices ;Mais l’hymen associe‖ aux labeurs les délices :En deux ramiers, avec‖ un bruissement doux,Des lèvres de l’Épouse‖ aux lèvres de l’ÉpouxSe croise du Baiser‖ le symbole fidèle ;Chaque ramier, couleur‖ de neige en venant d’Elle,A des ailes de flamme‖ en revenant de Lui.Et quand, à l’occident‖ de leur Ciel, aura luiLe signe interrupteur‖ des soins et des négoces,Ils s’en iront, époux‖ conviés à des noces,Ardent midi qui s’offre‖ en exemple au matin,Près d’un couple nouveau‖ s’asseoir en un festin.Sur des tables qu’éclaire‖ entre de blancs pilastresLa constellation‖ d’une lampe à sept astres,Ils se partageront‖ les pains de pur fromentEt vers l’Amour, soleil‖ du plus haut firmament,Leurs bras élèveront‖ les coupes solennelles !Puis, sous les myrtes purs,‖ inclinés en tonnelles,Ce sera le moment‖ des Spectacles, des Jeux,Des chastes entretiens‖ sur les gazons neigeux,Dans les feuilles, pendant‖ qu’une fleur, balancéeAu toucher de leurs fronts,‖ se teint de leur pensée ;Et, bientôt, enlacés‖ d’un geste plus aimant,Ayant l’ombre autour d’eux‖ comme un consentement,Vers les maisons d’hymen,‖ secrètes sous les branches,Ils marcheront, pensifs,‖ avec les lenteurs blanchesDe deux cygnes voguant‖ sur un sombre canal,Jeunes Âmes au corps‖ chaque soir virginal,Qu’isolera du ciel,‖ des cités, des ramées,Un bruit mystérieux‖ de portes refermées.

Nous passons ! Dans les cieux‖ sans limite agrandisS’échelonnent encor‖ des villes, paradisPlus parfaits et peuplés‖ de plus sublimes hôtes,Suivant qu’ils sont placés‖ en des zones plus hautes.Mais, parmi tant de seuils‖ sacrés, il n’en est pasUn seul qui soit égal‖ à l’orgueil de nos pas ;Le besoin de la vie‖ extrême nous dévore ;Et nous montons, plus purs‖ si nous montons encore !

Tout s’enfuit. Les Édens,‖ les Cieux, ont-ils été ?Plus rien.

L’espace immense.

Au fond, une clartéTerrible ! et qui, semblable‖ à quelque aimant avide,Nous attire, éperdus,‖ à travers tout le vide.Nous allons. Elle s’enfle,‖ et devient, de flambeau,Fournaise ! le levant‖ qui s’empourpre est moins beau.Puis, des chaleurs. Nos corps‖ sentent par chaque poreSuinter de l’ombre, reste‖ impur qui s’évapore.Nous sommes nus. Le rouge‖ et chaud rayonnementPénètre dans nos chairs‖ plus immédiatement.Tout notre être devient‖ un élan qui s’embraseDans la proximité‖ de la dernière extase.Nous voyons à travers‖ des splendeurs de bûcherDes formes tressaillir,‖ des couleurs s’ébaucher,Et, comme un matelot,‖ de la mer solitaireVoit surgir sa patrie‖ et jette ce cri : Terre !Sublimes arrivants,‖ nous avons crié : Ciel !

Front de l’immensité,‖ but providentielDes Sagesses, Sion‖ qui trônes au pinacleDe l’affranchissement‖ suprême, Tabernacle !…Reçois notre salut,‖ Monde sacerdotalOù les Anges vêtus‖ d’un fluide cristalApparaissent tout nus,‖ étant les Innocences,Où le Bien et le Vrai,‖ conjoignant leurs essencesDans un extrême effort‖ d’épanouissement,Consomment sans relâche‖ en l’éternel momentLes mystères du saint‖ hymen que symboliseCe couple tout parfait,‖ le Seigneur et l’Église !Flammes de la Chaleur‖ et rayons du vrai Jour,Nous entrons dans le gouffre‖ auguste de l’Amour ;Et nous sommes un des‖ sourires de la Joie.Mon sein qui brille s’offre‖ à ton sein qui flamboie ;Homme et Femme toujours,‖ mais à Dieu même égaux,Dans l’âme et dans la chair‖ chastement conjugaux,Nous percevons enfin‖ les délices complexes,De la communion‖ angélique des sexes,Et, livrés en esprit‖ aux plaisirs de la chair,Sous l’enveloppement‖ d’un immuable éclairNous possède à jamais‖ l’heureuse frénésieD’être ceux qu’illumine,‖ embrase et rassasieL’Amour, soleil sacré,‖ feu plus pur que le feu,En qui brûle, au zénith‖ de la sagesse, Dieu ! »

Criant ainsi, le nain‖ levait des bras augustes.Sur les rocs écroulés,‖ dans les branches d’arbustes,Forme noire, il roula‖ du haut de l’Abendthor,Se perdit dans la nuit,‖ se laissa voir encor,De rocher en rocher,‖ de racine en racine,Gagnant le faîte clair‖ d’une côte voisine,Mais, là, d’un bond si bref‖ disparut à mes yeuxQue je crus qu’il s’était‖ envolé dans les cieux !

Versification

Forme
Distiques
Rimes
221((aa))
Mètre
Alexandrins· profil 6−6
Mots à la rime
a épaisseur / douceur masculine, classiqueb nocturne / d’urne féminine, classiquec murs / obscurs masculine, classiquea ignées / années féminine, classiqueb repas / ici-bas masculine, classiquec vie / suivie féminine, classiqued temps / t’attends masculine, classiquee passage / message féminine, classiquef essor / encor masculine, classiqueg broussaille / tressaille féminine, classiqueh jour / Amour masculine, classiquei immonde / monde féminine, classiquej s’éprit / l’esprit masculine, classiquek flamme / âme féminine, classiquel substantiel / Ciel masculine, classiquem mystère / terre féminine, classiquen égal / conjugal masculine, classiqueo pelouses / Épouses féminine, classiquep satin / matin masculine, classiqueq Sagesse / largesse féminine, classiquea vois / pourtant / s’étend masculine, classiqueb immobilisée / épousée féminine, classiquec encor / d’or masculine, classiqued hâle / pâle féminine, classiquee immensité / teinté masculine, classiquef blanches / branches féminine, classiqueg rôdeur / splendeur masculine, classiqueh qu’assiège / neige féminine, classiquei amas / frimas masculine, classiquej monotonie / infinie féminine, classiquek unisson / glaçon masculine, classiquel demeure / effleure féminine, classiquem disparaît / irait masculine, classiquen continue / nue féminine, classiqueo solennel / éternel masculine, classiquep blanchâtre / plâtre féminine, classiqueq profonds / plafonds masculine, classiquer colossales / salles féminine, classiques enchâssé / verglacé masculine, classiquet gèle / margelle féminine, classiqueu fendu / redescendu masculine, classiquev évasée / rosée féminine, classiquew demi / endormi masculine, classiquex surface / glace féminine, classiquey l’idéal / boréal masculine, classiquea mystère / solitaire féminine, classiquea hasards / Tzars masculine, classiqueb surnaturelle / elle féminine, classiquec épouvanté / beauté masculine, classiqued couronne / l’environne féminine, classiquee douleur / fleur masculine, classiquef l’assiège / piège féminine, classiqueg yeux / cieux masculine, classiqueh l’échange / ange féminine, classiquei immortel / autel masculine, classiquej courrière / Prière féminine, classiquek Amour / séjour masculine, classiquel résigne / cygne féminine, classiquea aimons / monts masculine, classiqueb voile / l’étoile féminine, classiquec soyons / rayons masculine, classiqued vile / ville féminine, classiquee pureté / porté masculine, classiquef bassesse / cesse féminine, classiqueg front / deviendront masculine, classiqueh futures / clôtures féminine, classiquei vain / divin masculine, classiquej chaînes / prochaines féminine, classiquek déjà / émergea masculine, classiquel vestale / totale féminine, classiquem accords / corps masculine, classiquen ressemble / ensemble féminine, classiqueo épousés / posés masculine, classiquep enceinte / d’hyacinthe féminine, classiquea enfantin / hautain masculine, classiqueb fiançailles / murailles féminine, classiquea arrêt / tut / l’éclairait masculine, classiqueb éperdue / l’étendue féminine, classiquec dit / entendît masculine, classiqued l’espace / dépasse féminine, classiquee subtil / comprenait-il masculine, classiquef l’extase / phrase féminine, classiqueg surhumain / Demain masculine, classiquea jalouse / l’épouse féminine, classiqueb revivrez / délivrés masculine, classiqueb n’altère / terre féminine, classiquec bleu / feu masculine, classiqued morte / emporte féminine, classiquee définitifs / captifs masculine, classiquef infâmes / âmes féminine, classiqueg corps / dehors masculine, classiqueh lumière / première féminine, classiquei Esprit / sourit masculine, classiquej tienne / soutienne féminine, classiquek baissés / fiancés masculine, classiquea hausse / fosse féminine, classiqueb roseaux / eaux masculine, classiquec l’insulte / exulte féminine, classiquea effrois / rois masculine, classiqueb blessures / chaussures féminine, classiquec appui / lui masculine, classiqued irréfutable / s’attable féminine, classiquee absents / Anges / Puissants masculine, classiquea Tiares / Avares féminine, classiqueb obscur / pur masculine, classiquec sage / l’usage féminine, classiqued d’or / encor masculine, classiquee dupées / crispées féminine, classiquef torrentiel / Ciel masculine, classiquea gaies / monnaies féminine, classiqueb chanson / frisson masculine, classiquec voilures / chevelures féminine, classiqueb montez / chuchotés masculine, classiquec propice / s’assoupisse féminine, classiqued desseins / seins masculine, classiquee nues / connues féminine, classiquef désabuser / Baiser masculine, classiquea fièvres / lèvres féminine, classiqueb resté / quitté masculine, classiquec panique / tyrannique féminine, classiqued genoux / nous masculine, classiquee l’ivraie / vraie féminine, classiquef jour / amour masculine, classiquea épaisse / paisse féminine, classiqueb dos / fardeaux masculine, classiquec linges / singes féminine, classiqued sent / réjouissant masculine, classiquee princes / provinces féminine, classiquef trou / cou masculine, classiqueg lape / pape féminine, classiquea serpents / rampants masculine, classiqueb étroites / boîtes féminine, classiquec hissez / harassés masculine, classiqued avides / vides féminine, classiquee sournois / noix masculine, classiquef resserre / viscère féminine, classiqueg Chair / cher masculine, classiqueh espérance / rance féminine, classiquei libertin / satin masculine, classiquej années / fanées féminine, classiquek d’amant / charmant masculine, classiquel squelette / belette féminine, classiquem cercueil / l’œil masculine, classiquen cascades / d’hamadryades féminine, classiqueo vêtement / horriblement masculine, classiquep gestes / immodestes féminine, classiqueq durcis / sourcils masculine, classiquer faites / fêtes féminine, classiques élus / velus masculine, classiquet ordures / dures féminine, classiqueu travail / sérail masculine, classiquev habituées / prostituées féminine, classiquea hélas / pèlerins / sereins masculine, classiqueb fumées / tramées féminine, classiquea adouci / voici masculine, classiqueb brume / s’allume féminine, classiquec d’or / essor masculine, classiqueb âmes / flammes féminine, classiquec émigrés / degrés masculine, classiqued miséricorde / concorde féminine, classiquee yeux / Cieux masculine, classiquea pâle / d’opale féminine, classiqueb l’accueil / œil masculine, classiquec intérieures / demeures féminine, classiqued Jéhovah / leva masculine, non classiquee hélices / calices féminine, classiquef d’été / Chasteté masculine, classiqueg représente / exempte féminine, classiqueh correspond / fond masculine, classiquei essence / Connaissance féminine, classiquej maisons / floraisons masculine, classiquek amarantes / transparentes féminine, classiquel deux / d’eux masculine, classiquem Usages / visages féminine, classiquen cheveux / vœux masculine, classiqueo gemmes / diadèmes féminine, classiquep champs / marchands masculine, classiqueq milices / délices féminine, classiquer doux / l’Époux masculine, classiques fidèle / d’Elle féminine, classiquet Lui / lui masculine, classiqueu négoces / noces féminine, classiquev matin / festin masculine, classiquew pilastres / astres féminine, classiquex froment / firmament masculine, classiquey solennelles / tonnelles féminine, classiquez Jeux / neigeux masculine, classiquea balancée / pensée féminine, classiqueb aimant / consentement masculine, classiquec branches / blanches féminine, classiqued canal / virginal masculine, classiquee ramées / refermées féminine, classiquea agrandis / paradis masculine, classiqueb hôtes / hautes féminine, classiquec pas masculine, classiqued dévore / encore féminine, classiquea été / rien / immense / clarté masculine, classiqueb avide / vide féminine, classiquec flambeau / beau masculine, classiqued pore / s’évapore féminine, classiquee rayonnement / immédiatement masculine, classiquef s’embrase / extase féminine, classiqueg bûcher / s’ébaucher masculine, classiqueh solitaire / Terre féminine, classiquei Ciel / providentiel masculine, classiqueb pinacle / Tabernacle féminine, classiquec sacerdotal / cristal masculine, classiqued Innocences / essences féminine, classiquee d’épanouissement / moment masculine, classiquef symbolise / l’Église féminine, classiqueg Jour / l’Amour masculine, classiqueh Joie / flamboie féminine, classiquei égaux / conjugaux masculine, classiquej complexes / sexes féminine, classiquek chair / éclair masculine, classiquel frénésie / rassasie féminine, classiquem feu / Dieu masculine, classiquea augustes / d’arbustes féminine, classiqueb l’Abendthor / encor masculine, classiquec racine / voisine féminine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.7· écart moyen à la rime classique 0.0

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

448 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poésies, Paris, Bibliothèque Charpentier, 1892· numérisation poesies.net· Sources