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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Le soleil de minuit, 1875

II. Snorra, Snorro

Catulle Mendès· alexandrins, 78 vers

SNORRA

Ce soir, du pis gonflé‖ des rennes, par trois fois,Le sang, au lieu du lait,‖ a jailli sous mes doigts :J'ai frémi d'espérance‖ à ce riant présage !Certes, la mort attend‖ le vieil homme au passage ;Gravissant neige et roc,‖ guettant à l'horizonUn filet de fumée‖ au toit de sa maison,Lui-même il tend le cou‖ sous la hache levée,Et son dernier retour‖ n'aura pas d'arrivée.

UNE VOIX LOINTAINE

Grâce !

SNORRA

J’entends son cri !

LA VOIX

Fils ! me frapperas-tu ?

SNORRA

Quoi donc ! Il parle encore ?

LA VOIX

Oh ! je meurs !

SNORRA

Il s’est tu.Son chef tombe, ressaute,‖ et roule par secousses,Lutte, accroche ses poils‖ aux ronces, mord les mousses,Lapidé d'un torrent‖ de pierres qui le suit,Et tandis qu'il emporte‖ aux gouffres dans la nuitLa suprême clameur‖ qu'un prompt silence abrège,Le tronc décapité‖ saigne en haut sur la neige !Réjouis-toi, mon sein !‖ tu ne serviras plusDe couche humiliée‖ au lourd dormeur perclus.Il est mort, son baiser‖ stérile, aux lèvres blanches !Et mes flancs fécondés‖ élargiront mes hanches,Fiers de porter, vivace‖ et frappant de grands coups,Un mâle, où revivra‖ le beau tueur de loups !Chaud du meurtre de l'autre,‖ il vient, le nouveau maître :Il voit ses champs de neige‖ où ses rennes vont paître ;Il enjambe sa douve,‖ il tire le barreauDe sa porte. Salut,‖ mon Agnar. — C'est Snorro !

SNORRO

Femme ! Ce jour fut bon‖ pour le pêcheur des côtes.

SNORRA

Qui donc jeta son râle‖ aux solitudes hautes ?

SNORRO

Mon panier s est rompu,‖ mais la proie est dedans !Ah ! ah ! le chef barbu,‖ le morse aux longues dents,Croyait fuir le harpon‖ qu'une corde ramène ;J'ai hissé par son cou‖ la bête à face humaine !Maintenant, mon vieux chien‖ m'a léché sur le seuil ;Je m'assieds sous mon toit ;‖ l'âtre me fait accueil ;J'ai chaud ; je vois tes yeux‖ pleins de ton âme franche ;Et Snorro satisfait‖ rit dans sa barbe blanche.

SNORRA

Quand le pétrel se plaint‖ dans l'espace endormi,Parfois l'écho trompé‖ croit qu'un homme a gémi.

SNORRO

Levé d'orge et de miel,‖ le suc brun de la baieFait que l'œil se rallume‖ et que le cœur s'égaie ;Je viderai vingt fois‖ la tasse de bouleau !L'antique hiver transmue‖ en glace toute l'eauPour qu'aux liqueurs de feu‖ l'homme garde ses lèvres.Verse, femme ! le vin‖ m'emplit de jeunes fièvresEt son flot répandu‖ brunit mes poils grisons.On compte mal les ans‖ dans le Nord sans saisonsComme on voit peu les plis‖ d'une mare dormante,Et le sang n'est pas vieux‖ qui dans mon cœur fermente !

SNORRA

Tu t'abuses, vieillard‖ glacé, dans la boisson.

SNORRO

Le violent geyser‖ couve sous un glaçon !

SNORRA

L'âge a pétrifié‖ l'eau vive et le bitume.

SNORRO

Non, femme aux yeux plus chauds‖ cent fois que de coutume !Et sache qu'en buvant‖ j'ai formé le desseinDe semer cette nuit‖ ma race dans ton sein.

SNORRA

La louve concevra,‖ mais d'un loup plein de force.

SNORRO

Parfois un rameau vert‖ sort d'une vieille écorce !

SNORRA

Dors plus loin ton sommeil‖ par l'ivresse épaissi.

SNORRO

Pourquoi Snorra, ce soir,‖ m'est-elle rude ainsi ?Veut-elle qu'on la prie‖ et qu'on la complimente ?Toi qui fus d'un vieillard‖ la compagne clémente,Comme la polémoine‖ au flanc du glacier durPour parfumer la neige‖ ouvre sa fleur d'azur ;Gardienne au cœur zélé‖ des celliers économes,Qui fermes ton vadmel‖ aux yeux des jeunes hommes,Et n'ouvres point l'oreille‖ à leurs propos hardis,Femme ! un fils te naîtra‖ de moi, je te le dis !Afin qu'aux jours prochains,‖ où, sans regard ni forme,Il faudra qu'en Un lit‖ solitaire je dorme,Tu baises sur un front‖ de ta vue éblouiL'image de l'époux‖ que tu n'as point trahi ;Et que l'enfant, vivant‖ retour d'une âme absente,Fidèlement te paie‖ en tendresse innocenteL'amour candide, et sûr,‖ beau comme un jour vermeil,Dont rêvera le père‖ en son obscur sommeil !

Versification

Mètre
Alexandrins· profil 6+6
Mots à la rime
a fois / doigts masculine, classiqueb présage / passage féminine, classiquec l'horizon / maison masculine, classiqued levée / d'arrivée féminine, classiquea Grâce / cri / tu / encore / meurs masculine, classiqueb secousses / mousses féminine, classiquec suit / nuit masculine, classiqued abrège / neige féminine, classiquee plus / perclus masculine, classiquef blanches / hanches féminine, classiqueg coups / loups masculine, classiqueh maître / paître féminine, classiquei barreau / Snorro masculine, classiquea côtes / hautes féminine, classiquea dedans / dents masculine, classiqueb ramène / humaine féminine, classiquec seuil / accueil masculine, classiqued franche / blanche féminine, classiquea endormi / gémi masculine, classiquea baie / s'égaie féminine, classiqueb bouleau / l'eau masculine, classiquec lèvres / fièvres féminine, classiqued grisons / saisons masculine, classiquee dormante / fermente féminine, classiquea boisson / glaçon masculine, classiquea bitume / coutume féminine, classiqueb dessein / sein masculine, classiquea force / écorce féminine, classiquea épaissi / ainsi masculine, classiqueb complimente / clémente féminine, classiquec dur / d'azur masculine, classiqued économes / hommes féminine, classiquee hardis / dis masculine, classiquef forme / dorme féminine, classiqueg ébloui / trahi masculine, classiqueh absente / innocente féminine, classiquei vermeil / sommeil masculine, classique
Richesse
écart moyen à la rime classique 0.0

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

78 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poésies, Paris, Bibliothèque Charpentier, 1892· numérisation poesies.net· Sources