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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Poésies, 1801‑1815· Poëmes· Charlemagne a pavie

Chant sixième

Charles Millevoye· strophes variées, décasyllabes, 219 vers

Il était nuit ;‖ dans le royal domaineOn n'entendait‖ que le souffle des ventsQui frémissaient‖ sur les vitraux mouvants,Et tourmentaient‖ le feuillage du chêne,Ou quelquefois‖ le monotone bruitDes surveillants‖ dont la voix assidue,Des vastes cours‖ traversant l'étendue,Va mesurant‖ les heures de la nuit.

Roi malheureux‖ et plus malheureux père,Didier pleurait‖ son fils privé du jour :Sa fille en deuil‖ oubliait pour un frèreCe Charlemagne,‖ objet de tant d'amour.Et cependant‖ Charlemagne lui-mêmeTouche peut-être‖ à son heure suprême.Tout le venin‖ de l'horrible poignardBrûle son front‖ et trouble son regard.Morgane alors‖ de sa joie infernaleLaisse éclater‖ le farouche transport,Et vient planer‖ sur la couche fataleEn murmurant‖ des paroles de mort.« Meurs ! poursuit-elle‖ avec un cri de rage,Meurs ! souviens-toi‖ du jour où mon amantPour te sauver‖ détruisit mon ouvrage,Et de mon art‖ rompit l'enchantement.J'avais juré‖ de venger cet outrage ;L'heure est venue,‖ et je tiens mon serment. »Dans le palais‖ court l'affreuse nouvelle ;Du souverain‖ le danger se révèle :Sur tous les fronts‖ se répand la pâleur ;Le désespoir‖ et la ferreur muetteGlacent les cœurs,‖ et la foule inquièteSemble tranquille‖ à force de douleur.Quand l'incendie‖ aux dévorantes ailes,La nuit, s'attache‖ aux toits des citadelles,Quand le beffroi‖ tinte à coups redoublés,Les citoyens,‖ interdits et troublés,Errent en foule‖ autour de l'édifice,Et, sans tenter‖ aucun secours propice,S'intimidant,‖ loin de se raffermir,Dans le péril‖ ne savent que frémir.Tels, dans l'effroi‖ dont leur âme est atteinte,Les habitants‖ de la funèbre enceinte,Laissant leur maître‖ en proie à ses douleurs,Au mal cruel‖ n'opposent que des pleurs.Plus le temps fuit,‖ plus le danger s'augmenteAu front brûlant‖ où siége le poisonLa fièvre monte,‖ et le sang qui fermenteA menacé‖ de rompre sa prison.L'art ne peut rien ;‖ l'oracle d'ÉpidaurePour nos climats‖ était muet encore.Mais sur les rois‖ veille un Dieu protecteur ;Rassurons-nous…‖ Alors se fit entendreSous les balcons‖ une voix jeune et tendre.Elle attira‖ les zélés serviteurs ;Et, l'écoutant‖ d'une oreille attentive,On entendit‖ ces mots consola leursQu'accompagnait‖ la guitare plaintive :

Sauvez les jours‖ de voire souverain :La Providence‖ à son secours m'amène ;Je vous promets‖ sa guérison soudaineOuvrez la porte‖ au jeune pèlerin.

Sauvez les jours‖ de votre souverain :En voyageant‖ aux monts de la Galice, .J'ai recueilli‖ plus d'une herbe propice ;C’est le trésor‖ du jeune pèlerin.

Sauvez les jours‖ de votre souverain :Peut-être, hélas !‖ pour finir sa souffrance,L'ange qui veille‖ aux destins de la FranceÀ pris les traits‖ du jeune pèlerin.

L'adolescent‖ a la voix inspiréeAinsi chanta :‖ ce ne fut point en vain.Aux serviteurs‖ il disait : « Si demainJe n'ai sauvé‖ cette tète sacrée,Je veux périr‖ frappé de votre main.Seul avec vous,‖ prés d'un roi que j'adore,Oh ! laissez-moi‖ veiller jusqu'à l'aurore. »Ses yeux en pleurs,‖ ses accents ingénusOnt désarmé‖ l'inflexible refus.

Dieu ! quelle nuit‖ d'éternelle durée !La voix éteinte‖ et la marche égarée,Les chevaliers,‖ désarmés à demi,Redemandaient‖ leur maître et leur ami,Et parcouraient‖ avec inquiétudeDes corridors‖ la longue solitude.Ils s'abordaient‖ en se pressant la main,Se regardaient‖ d'un œil triste et sans larmes,Et, dévorant‖ leurs mortelles alarmes,Silencieux,‖ reprenaient leur chemin.Les uns, du ciel‖ implorant un miracle,Allaient prier‖ pour le prince adoré,Et sur l'autel,‖ près du saint tabernacle,Offraient pour lui‖ le cierge consacré.Ils répétaient :‖ « Que le Dieu des empiresDaigne un instant‖ le regarder d'en haut,O Charlemagne !‖ et demain, s'il le faut,Nous mourrons tous,‖ pourvu que tu respires.Sur les perrons‖ les autres rassemblésIncessamment‖ levaient leurs yeux troublésVers cette lampe‖ obscure et vacillante,Dont la clarté‖ tristement avait lui,Et qui, du roi‖ compagne défaillante,Peut-être encor‖ doit durer plus que lui.

Enfin parait‖ l'aurore désirée ;Elle paraît !‖ de la chambre du roiLes preux en foule‖ ont assiégé l'entrée,Tous palpitants‖ d'espérance et d'effroi.A leur approche,‖ ô bonheur ! ô merveille !Le roi chéri‖ doucement se réveille :Il croit sortir‖ d'un songe plein d'attraits ;Un calme heureux‖ respire dans ses traits.Du pèlerin‖ ce bienfait est l'ouvrage.Les chevaliers‖ tour à tour sur leur cœurVeulent presser‖ l'enfant libérateur.De ses deux mains‖ il voile son visage.Chacun sourit,‖ et dans cette candeurCroit du bienfait‖ démêler la pudeur,Ou l'embarras‖ naturel au jeune âge :On s'abusait.‖ Mais l'ami d'IsambartDu pèlerin‖ s'approche, et le supplieDe contenter‖ leur avide regard…Ah ! malheureux !‖ peux-tu savoir trop tard…Tu l'as voulu :‖ reconnais Ophélie !Bientôt, hélas !‖ finiront ses destins.Déjà la mort‖ sur ses lèvres muettesChange la rose‖ en pâles violettes ;Son front est morne‖ et ses yeux sont éteints.Elle périt,‖ la vierge magnanime !Elle périt,‖ volontaire victime ;Et les poisons‖ par sa bouche aspirésJusqu'à son cœur‖ arrivent par degrés.En ces instants,‖ belle de sa mort même,Vers le monarque‖ elle lève les yeux,Et, souriant‖ du sourire des cieux :« Prince, je touche‖ à mon heure suprême.Or, apprenez‖ le secret du tombeau.D'un long tourment‖ le trépas me délivre…J'aimais un roi…‖ pour lui je n'ai pu vivre…Pour lui je meurs…‖ et mon sort est trop beauElle a parlé ;‖ son âme au ciel s'élance,Et de la mort‖ tout garde le silence.Lors on crut voir‖ l'ange du dernier jourQui la couvrait‖ de son aile d'albâtre ;Et tout à coup‖ le nocturne séjourSembla rempli‖ d'une clarté bleuâtreEt d'un parfum‖ d'innocence et d'amour.

Le lendemain,‖ en pompe solennelle,On emporta‖ la dépouille mortelleDe cet objet‖ autrefois si charmant,Et sous les murs‖ de la sainte chapelleOn éleva‖ sou simple monument.

Pour signaler‖ sa puissance nouvelle,En vain la pourpre,‖ ornement des Césars,Est préparée‖ au vainqueur des Lombards ;En vain les murs‖ de la ville éternelleOnt vu flotter‖ les sacrés étendards ;De l'Occident‖ l'empire en vain l'appelle :Rien ne distrait‖ ses douloureux ennuis ;Il croit toujours‖ voir l'ombre virginaleA ses côtés‖ errer durant les nuitsJusqu'au lever‖ de l'aube matinale.

Un soir encore‖ il voulut une foisS'acheminer‖ vers l'enclos solitairePour y pleurer‖ cette fille des roisQui récemment‖ avait quitté la terre.Au lieu fatal,‖ seul, il s'était rendu…De longs soupirs‖ ont frappé son oreille ;Il aperçoit,‖ sur la pierre étendu,Un malheureux‖ qui sanglote et qui veille.C'était Didier.‖ Sur la terre isolé,A ses regards‖ son vainqueur s'offre à peine,Qu'il lève au ciel‖ un regard désolé,Puis sur la pierre‖ aussitôt le ramène. .Pâle et troublé,‖ du misérable roiCharles s'approche,‖ et dit : « Pardonne-moiSur ce tombeau‖ le regret nous rassemble,Et dans la nuit‖ nous gémirons ensemble.Tout a fléchi‖ sous mes coups triomphants,Et cependant‖ comme toi je soupire.Si je ne puis‖ te rendre tes enfants,Je veux du moins‖ le rendre ton empire. »Didier se tait,‖ sourit amèrement.Et de l'enclos‖ s'éloigne lentement.Le cloître saint,‖ Thébaïde profonde,Ensevelit‖ ce prince infortuné,Qui, devant Dieu‖ nuit et jour prosterné,Goûte une paix‖ qui n'est point de ce monde.Du cénobite‖ il apprend à souffrir,En attendant‖ qu'à son heure dernière,Roi pénitent,‖ sur un lit de poussière,Le christ en main,‖ il apprenne à mourir.

Chaque minuit,‖ l'airain du monastèreSonne trois fois :‖ à ce nocturne appel,Les habitants‖ de la cellule austèrePrennent la croix‖ et le pieux missel,Et, les pieds nus,‖ vont embrasser l'autel.Leurs chants aux cieux‖ montent pour OphélieEt, répondant‖ à leurs voix affaiblie,L'orgue soutient‖ de ses plaintifs accordsLa litanie‖ et le psaume des morts.Couvert de cendre‖ et vêtu de la haire,De tout son corps‖ pressant les froids parvis,A ces accents‖ le royal solitaireMêle tout bas‖ quelques vœux pour son fils.Mais, d'Ophélie‖ honorant la mémoire,Une chronique,‖ et nous devons l'en croire,Atteste encor‖ que le vaillant OgierJusqu'au trépas‖ resta son chevalier,Et désormais‖ porta l'armure noire.Le jeune pâtre,‖ au pied d'un chêne assis,A l'étranger‖ dit la touchante histoire,Et l'étranger‖ se trouble à ses récits.Plus d'une belle‖ en ces lieux égarée,Triste, et plaignant‖ la mort prématurée,Sur le tombeau‖ que ses pleurs ont mouilléLaisse, le soir,‖ son bouquet effeuillé.De souvenirs‖ l'âme encor poursuivie,Souvent le roi‖ vient lui-même en secretS'y recueillir,‖ et donner un regretA la beauté‖ qui lui donna sa vie.

Versification

Forme
Strophes variées
Rimes
14[abba] 14[abab] 31[aa] 1[ababab] 1[abbacac] 1[abbab] 1[abbacca] 1[abaab] 1[ababa] 1[aabab] 1[ababb]
Mètre
Décasyllabes· profil 4+6
Mots à la rime
a domaine / chêne féminine, classiqueb vents / mouvants masculine, classiquec bruit / nuit masculine, classiqued assidue / l'étendue féminine, classiquea père / frère féminine, classiqueb jour / d'amour masculine, classiquec lui-même / suprême féminine, classiqued poignard / regard masculine, classiquee infernale / fatale féminine, classiquef transport / mort masculine, classiqueg rage / ouvrage / outrage féminine, classiqueh amant / l'enchantement / serment masculine, classiquei nouvelle / révèle féminine, classiquej pâleur / douleur masculine, classiquek muette / inquiète féminine, classiquel ailes / citadelles féminine, classiquem redoublés / troublés masculine, classiquen l'édifice / propice féminine, classiqueo raffermir / frémir masculine, classiquep atteinte / enceinte féminine, classiqueq douleurs / pleurs masculine, classiquer s'augmente / fermente féminine, classiques poison / prison masculine, classiquet d'Épidaure / encore féminine, classiqueu protecteur / serviteurs / leurs masculine, classiquev entendre / tendre féminine, classiquew attentive / plaintive féminine, équivalentea souverain / pèlerin masculine, non classiqueb m'amène / soudaine féminine, classiqueb Galice / propice féminine, classiqueb souffrance / France féminine, classiquea inspirée / sacrée féminine, classiqueb vain / demain / main masculine, classiquec j'adore / l'aurore féminine, classiqued ingénus / refus masculine, classiquea durée / égarée féminine, classiqueb demi / ami masculine, classiquec inquiétude / solitude féminine, classiqued main / chemin masculine, classiquee larmes / alarmes féminine, classiquef miracle / tabernacle féminine, classiqueg adoré / consacré masculine, classiqueh empires / respires féminine, classiquei haut / faut masculine, classiquej rassemblés / troublés masculine, classiquek vacillante / défaillante féminine, classiquel lui masculine, classiquea désirée / l'entrée féminine, classiqueb roi / d'effroi masculine, classiquec merveille / réveille féminine, classiqued d'attraits / traits masculine, classiquee l'ouvrage / visage / âge féminine, classiquef cœur / libérateur masculine, classiqueg candeur / pudeur masculine, classiqueh d'Isambart / regard / tard masculine, classiquei supplie / Ophélie féminine, classiquej destins / éteints masculine, classiquek muettes / violettes féminine, classiquel magnanime / victime féminine, classiquem aspirés / degrés masculine, classiquen même / suprême féminine, classiqueo yeux / cieux masculine, classiquep tombeau / beau masculine, classiqueq délivre / vivre féminine, classiquer s'élance / silence féminine, classiques jour / séjour / d'amour masculine, classiquet d'albâtre / bleuâtre féminine, classiquea solennelle / mortelle féminine, classiqueb charmant / monument masculine, classiquec chapelle / nouvelle féminine, classiqueb Césars / Lombards / étendards masculine, classiquec éternelle / l'appelle féminine, classiqued ennuis / nuits masculine, classiquee virginale / matinale féminine, classiquea fois / rois masculine, classiqueb solitaire / terre féminine, classiquec rendu / étendu masculine, classiqued oreille / veille féminine, classiquee isolé / désolé masculine, classiquef peine / ramène féminine, classiqueg roi / Pardonne-moi masculine, classiqueh rassemble / ensemble féminine, classiquei triomphants / enfants masculine, classiquej soupire / empire féminine, classiquek amèrement / lentement masculine, classiquel profonde / monde féminine, classiquem infortuné / prosterné masculine, classiquen souffrir / mourir masculine, classiqueo dernière / poussière féminine, classiquea monastère / austère féminine, classiqueb appel / missel / l'autel masculine, classiquec Ophélie / affaiblie féminine, classiqued accords / morts masculine, classiquee haire / solitaire féminine, classiquef parvis / fils masculine, classiqueg mémoire / croire féminine, classiqueh Ogier / chevalier masculine, classiquei noire / histoire féminine, classiquej assis / récits masculine, classiquek égarée / prématurée féminine, classiquel mouillé / effeuillé masculine, classiquem poursuivie / vie féminine, classiquen secret / regret masculine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.3· écart moyen à la rime classique 0.0

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

219 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poésies de, PARIS, CHARPENTIER, LIBRAIRE-ÉDITEUR, 1865· numérisation Bibliothèque numérique de Lyon· Sources