Poésies, 1801‑1815· Poésies légères
Le déjeuner
Mes chers amis,‖ certes, je fais grand casDu sage auteur‖ de la Gastronomie ;Mais j'avoûrai‖ que le meilleur repasEst un repas‖ auprès de son amie ;Et c'est le seul‖ dont il ne parle pas !Un peu friand,‖ je sers à ma manièreLe dieu joufflu‖ du joyeux La Reynière.Chapon doré !‖ succulente perdrix !Dindonneau tendre,‖ au brillant coloris !Mets enchanteurs,‖ que l'odorat dévore !Vous manger seul‖ a sans doute son prix ;Mangés à deux,‖ vous valez mieux encore.
Je prise fort‖ tout plaisir clandestin.Or, vous saurez‖ qu'il est de par le mondeJeune beauté‖ qui n'est brune ni blonde,Dont les cheveux‖ d'un séduisant châtainVont se jouant‖ sur le plus blanc salin.Si vous voyez‖ nymphe aimable et lutineAu doux regard,‖ au sourire malin,O mes amis !‖ vous direz : C'est Florine.Dans ma retraite‖ elle doit, ce matin,Venir s'asseoir‖ à mon humble festin.Durant la nuit,‖ cette image riantePréoccupait‖ mon âme impatiente.Avant que l'aube‖ eût coloré les cieux,Le froid sommeil‖ avait fui de mes yeux,Et j'accusais‖ l'horloge vigilanteDe s'endormir‖ dans sa marche trop lente.
Du déjeuner‖ commençons les apprêts.D'un rien l'amour‖ fait une grande affaire.Plaçons ici‖ le fruit qu'elle préfère.Que ces rideaux,‖ complaisants et discrets,D'un jour douteux‖ protègent nos secrets.Notre couvert,‖ de la gauche à la droite,A lui tout seul‖ remplit la table étroite :Tant mieux ! mes pieds,‖ comme au hasard placés,Seront aux siens‖ mollement enlacés.Mais tout est prêt :‖ un poète sait êtreTout à la fois‖ et serviteur et maître ;Sans nul valet,‖ il n'est point asserviA bien payer‖ pour être mal servi.
Quel bruit charmant‖ vient frapper mon oreille ?On a frappé…‖ C'est elle ! heureux moment)Elle paraît‖ aux yeux de son amantPlus belle encor‖ qu'elle n'était la veille.Par un baiser‖ savouré lentement,J'ai salué‖ mon aimable convive.Le cœur lui bat :‖ inquiète et craintive,Elle tremblait‖ qu'un regard curieuxN'eût épié‖ ses pas mystérieux ;Je la rassure.‖ Elle entre : je détacheLe nœud jaloux‖ du chapeau qui la cache.Vingt mots confus‖ et jamais achevésSont sur sa bouche‖ au passage enlevés…Je vois Florine,‖ et je ne vois plus qu'elle !Sans le vouloir‖ on peut, en pareil cas,Pour la convive‖ oublier le repas :Malignement‖ elle me le rappelle ;Tandis qu'Amour,‖ souriant à l'écart,Du doux festin‖ jure d'avoir sa part.
Certain auteur‖ qu'à bon droit on renomme,Qui de la table‖ a chanté les appas,Du déjeuner‖ rimerait tous les plats ;Mais un amant‖ n'est point un gastronome.
Le temps s'enfuit :‖ d'un regard amoureux,J'ose implorer‖ un moment plus heureux…Elle dit non,‖ d'une voix faible et douce ;Son œil m'attire,‖ et sa main me repousse.De ses refus‖ s'augmente mon ardeur.Belle d'amour,‖ plus belle de candeur,Presque à regret‖ à mes vœux elle cède,Et ses transports‖ sont voilés de pudeur.Mais aux transports‖ le calme enfin succède.Il faut passer‖ du silence aux discours :Des voluptés‖ nécessaire intermède,Un peu d'esprit‖ vient à notre secours ;Un peu d'esprit‖ ne nuit point aux amours
Florine alors‖ m'ordonne avec tendresseDe célébrer‖ l'amour et son ivresse :« Y penses-tu ?‖ lui dis-je, moi, rimer !Auprès de toi‖ je ne sais rien qu'aimer.A tes genoux‖ j'ai déposé ma lyre.Rêves de gloire‖ ont des charmes pour nous ;Mais, je le sens,‖ délire pour délire,Rêves d'amour‖ sont encor les plus doux. »
Je vois bientôt‖ ses jolis doigts de roseÉparpiller‖ et mes vers et ma prose.Qu'avec plaisir‖ mon aimable lutin, *Bouleversant‖ mon grec et mon latin,Parvient enfin‖ au tiroir solitaireOù ses billets‖ vont se réfugier !Elle aperçoit‖ celui que le premierSa main traça‖ loin des yeux de sa mère.Elle sourit‖ voyant de ses cheveuxEnveloppés‖ dans la même romanceOui l'accusait‖ de son indifférence,Et soupirait‖ mes timides aveux !
J'entends sonner‖ l'heure qui la rappelle.Elle va fuir…‖ mon bonheur avec elle !« Demeure encor…‖ — Je ne puis ; il est tard !… »Un long baiser,‖ le baiser du départ,Vient m'embraser‖ de son humide flamme.D'un pas furtif‖ elle sort sans témoin ;Elle s'éloigne,‖ elle emporte mon âme,Et mon adieu‖ la suit encor de loin.Je rentre, et, seul‖ avec ma rêverie,Des voluptés‖ dont mon cœur s'enivraJe me retrace‖ une image chérie…En soupirant‖ je dis : « Elle était là ! »
Versification
- Mètre
- Décasyllabes· profil 4+6
- Mots à la rime
- a cas / repas / pas masculine, classiqueb Gastronomie / amie féminine, classiquec manière / Reynière féminine, classiqued perdrix / coloris / prix masculine, classiquee dévore / encore féminine, classiquea clandestin / châtain masculine, classiqueb monde / blonde féminine, classiquec salin / malin masculine, classiqued lutine / Florine féminine, classiquee matin / festin masculine, classiquef riante / impatiente féminine, classiqueg cieux / yeux masculine, classiqueh vigilante / lente féminine, classiquea apprêts / discrets / secrets masculine, classiqueb affaire / préfère féminine, classiquec droite / étroite féminine, classiqued placés / enlacés masculine, classiquee être / maître féminine, classiquef asservi / servi masculine, classiquea oreille / veille féminine, classiqueb moment / amant / lentement masculine, classiquec convive / craintive féminine, classiqued curieux / mystérieux masculine, classiquee détache / cache féminine, classiquef achevés / enlevés masculine, classiqueg qu'elle / rappelle féminine, classiqueh cas / repas masculine, classiquei l'écart / part masculine, classiquea renomme / gastronome féminine, classiqueb appas / plats masculine, classiquea amoureux / heureux masculine, classiqueb douce / repousse féminine, classiquec ardeur / candeur / pudeur masculine, classiqued cède / succède / intermède féminine, classiquee discours / secours / amours masculine, classiquea tendresse / ivresse féminine, classiqueb rimer / qu'aimer masculine, classiquec lyre / délire féminine, classiqued nous / doux masculine, classiquea rose / prose féminine, classiqueb lutin / latin masculine, classiquec solitaire / mère féminine, classiqued réfugier / premier masculine, classiquee cheveux / aveux masculine, classiquef romance / indifférence féminine, classiquea rappelle / elle féminine, classiqueb tard / départ masculine, classiquec flamme / âme féminine, classiqued témoin / loin masculine, classiquee rêverie / chérie féminine, classiquef s'enivra / là masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.4· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
109 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poésies de, PARIS, CHARPENTIER, LIBRAIRE-ÉDITEUR, 1865· numérisation Bibliothèque numérique de Lyon· Sources