Poésies, 1801‑1815· Élégies· Livre second
Homère mendiant
« Beau séjour où l'Hermus‖ épand ses flots sacrés,Ville chère à Junon,‖ ville aux coteaux dorés,Dont la haute Sardène‖ et son ombrage antiqueCouronnent les vallons‖ et l'antre prophétique,Cumes ! je te salue.‖ Au sein profond des nuits,Trois fois un heureux songe‖ a flatté mes ennuis :Tout songe vient des cieux ;‖ et Jupiter sans douteDe tes remparts divins‖ m'a fait prendre la route.Seul avec cet enfant‖ que Samos a nourri,Depuis douze soleils,‖ sans secours, sans abri,Je me traîne à pas lents‖ sur l'inculte rivage.Quelques fruits, dédaignés‖ de la brute sauvage,L'herbage impur, vomi‖ par le flot écumant,De nos corps épuisés‖ sont l'unique aliment.Verra-t-on cet enfant,‖ l'appui de ma misère,Mourir à mes côtés‖ en appelant sa mère ?Verra-t-on le vieillard,‖ de rocher en rocher,Errer tel qu'un vaisseau‖ privé de son nocher ?Mon guide m'a conduit‖ au seuil de l'opulence :Au nom de ce rameau‖ qu'en ma main je balance,Laissez-vous attendrir‖ à mes tristes accents,Portes d'airain ! tournez‖ sur vos gonds gémissantsEt mon guide, ce soir,‖ aux prochaines prairies,Enlacera pour vous‖ les guirlandes fleuries. »Ainsi parle, accablé‖ de ses cruels destins,Un vieillard dont les yeux‖ pour jamais sont éteintsC'est Homère ! A Tycus‖ appartient cette enceinteOù l'art des Doriens‖ le dispute à Corinthe :Pour les parvis des dieux‖ le marbre réservéSoutient de son palais‖ le portique élevé ;Cent vierges, qu'enfanta‖ l'Inde voluptueuse,Couvrent de mets choisis‖ sa table fastueuse,Et dans les coupes d'or‖ épanchent en ruisseauxLes vins délicieux‖ de Chypre et de Naxos,Jusqu'à l'heure où, lassé‖ de la bruyante orgie,Il s'endort aux doux sons‖ des flûtes de Phrygie.
Le vieillard, sur le seuil,‖ aux nombreux serviteursAtteste du foyer‖ les lares protecteurs,Le nom du suppliant,‖ son âge et sa misère.De Lycus, qui déjà‖ s'arme d'un front sévère,Il s'approche, et, fidèle‖ au signe accoutumé,Baise humblement les bords‖ du manteau parfumé :« O Lycus ! l'homme heureux,‖ tel qu'un dieu sur la terre,Des biens de l'indigence‖ est le dépositaire ;Un favorable sort‖ m'amène vers ces lieux :L'étranger, tu le sais,‖ vient de la part des dieux ;Ne me dédaigne pas.‖ La Prière, éplorée,Du puissant Jupiter‖ est la fille sacrée.Ne me dédaigne pas,‖ Lycus ; mon seul trésor,Cette lyre envers toi‖ peut m'acquitter encor.J'ai visité du Nil‖ les campagnes fécondes ;J'ai traversé la mer‖ et parcouru les ondes :Les peuples m'entouraient ;‖ et les trépieds dorésFurent souvent le prix‖ de mes vers inspirés.En écoutant mes vers,‖ la docte MéonieCroyait d'Apollon même‖ entendre l'harmonie ;Et les vieillards charmés‖ se levaient devant moi.J'ai chanté pour les dieux,‖ je chanterai pour toi.Puisse ma voix monter‖ à la voûte étoilée !Puisse de Jupiter‖ la faveur signaléeDe jours délicieux‖ composer tes destins !Que l'ambre le plus pur‖ s'exhale à tes festins ;Que les Plaisirs, fixés‖ dans tes belles demeures,Précipitent pour loi‖ les pas légers des Heures ;Que le char des moissons‖ fatigue tes taureaux ;De tes saules nombreux‖ que les souples rameauxNe suffisent qu'à peine‖ à tresser les corbeillesQui rompent sous le poids‖ des vendanges vermeilles !Et moi, je reviendrai‖ sous ces toits éclatants,Ainsi que l'hirondelle‖ au souffle du printemps,Saluer de nouveau‖ tes sonores portiques,Et consacrer un hymne‖ à tes dieux domestiques. »
» — Étranger, dit Lycus,‖ porte ailleurs les accords :Fais entendre ton hymne‖ au sombre dieu des morts ;Il t'attend. Aussi bien‖ la plainte m'importune ;J'eus toujours en horreur‖ l'aspect de l'infortune. »Triste, le cœur navré,‖ le sublime vieillardAu ciel qu'il ne voit plus‖ lève encor son regard ;Il sort ; mais prés du seuil‖ un instant il s'arrête :« Que mes maux, ô Lycus !‖ retombent sur ta tête !Puissent les immortels,‖ justement irrités,Borner enfin le cours‖ de tes prospérités !Puisse ta dernière heure‖ amener à ta porteD'héritiers à l'œil sec‖ une avide cohorteQui, dévorant tes biens,‖ semble te reprocherL'obole que la mort‖ paye au fatal nocher !Toi, ville sans pitié,‖ sourde aux chants du poëte,Que pour tes murs ingrats‖ la lyre soit muette !Et qu'elle-même un jour‖ la sévère JunonAbandonne à l'oubli‖ la poussière sans nom ! »Aussitôt de l'enfant‖ la main compatissanteLe guida vers les bords‖ de la mer blanchissante ;Et, sur la grève assis,‖ le vieillard en ces motsChanta son dernier chant,‖ au bruit mourant des flots :« O fleuve paternel !‖ beau Mélès ! doux rivageOù Crithéis, ma mère,‖ éleva mon jeune âge,Quand Jupiter encor‖ permettait à mes yeuxDe voir les traits de l'homme‖ et la clarté des cieux !Frais vallons l bois sacrés !‖ verdoyantes prairies !Laissez, laissez du moins‖ vos nymphes attendriesAux fidèles échos‖ redire quelque jourVotre Mélésigène‖ exilé sans retour.Et vous, dont je n'obtins‖ pour ombrager ma tèteQu'un stérile laurier,‖ jouet de la tempête,Muses, filles du ciel !‖ recevez mes adieux.Je ne chanterai plus‖ les héros ni les dieux,Ni les tours d'Ilion‖ par les Grecs menacées ;Ni l'épouse d'Hector‖ devant les portes Scées ;Ni d'Achille outragé‖ l'inflexible repos ;Ni le fils de Laërte‖ au loin battu des flots.Déjà ma voix ressemble‖ à la voix monotoneDe la faible cigale‖ aux premiers jours d'automne ;Déjà cessent pour moi‖ les sons mélodieux :Muses ! filles du ciel !‖ recevez mes adieux. »
Homère ainsi chantait,‖ quand le dieu de la lyreFit entendre ces mots‖ au fond du sombre empire :» O Parques, arrêtez !‖ L'arbitre souverainRavit les jours d'Homère‖ à vos ciseaux d'airain. »Il dit, et l'enleva‖ dans le sein du nuage ;Et l'enfant de Samos‖ resta seul sur la plage.Les Sirènes, dit-on,‖ ces Muses de la mer,Recueillirent le chantre‖ aimé de Jupiter ;Et quand, la lyre en main, belles Achéloïdes,Il charme de sa voix‖ vos demeures humides,Le nocher se dérobe‖ à vos enchantements ;Thétis même, du fond‖ des gouffres écumants,L'écoute ; et, célébré‖ par le divin Homère,Le nom d'Achille encor‖ fait soupirer sa mère.
Versification
- Forme
- 4 distiquess (distiques)
- Rimes
- 64((aa))
- Mètre
- Alexandrins· profil 6+6
- Strophes
- 4 distiquess
- Mots à la rime
- a sacrés / dorés masculine, classiqueb antique / prophétique féminine, classiquec nuits / ennuis masculine, classiqued doute / route féminine, classiquee nourri / abri masculine, classiquef rivage / sauvage féminine, classiqueg écumant / aliment masculine, classiqueh misère / mère féminine, classiquei rocher / nocher masculine, classiquej l'opulence / balance féminine, classiquek accents / gémissants masculine, classiquel prairies / fleuries féminine, classiquem destins / éteints masculine, classiquen enceinte / Corinthe féminine, classiqueo réservé / élevé masculine, classiquep voluptueuse / fastueuse féminine, classiqueq ruisseaux / Naxos masculine, classiquer orgie / Phrygie féminine, classiquea serviteurs / protecteurs masculine, classiqueb misère / sévère féminine, classiquec accoutumé / parfumé masculine, classiqued terre / dépositaire féminine, classiquee lieux / dieux masculine, classiquef éplorée / sacrée féminine, classiqueg trésor / encor masculine, classiqueh fécondes / ondes féminine, classiquei dorés / inspirés masculine, classiquej Méonie / l'harmonie féminine, classiquek moi / toi masculine, classiquel étoilée / signalée féminine, classiquem destins / festins masculine, classiquen demeures / Heures féminine, classiqueo taureaux / rameaux masculine, classiquep corbeilles / vermeilles féminine, classiqueq éclatants / printemps masculine, classiquer portiques / domestiques féminine, classiquea accords / morts masculine, classiqueb m'importune / l'infortune féminine, classiquec vieillard / regard masculine, classiqued s'arrête / tête féminine, classiquee irrités / prospérités masculine, classiquef porte / cohorte féminine, classiqueg reprocher / nocher masculine, classiqueh poëte / muette féminine, classiquei Junon / nom masculine, classiquej compatissante / blanchissante féminine, classiquek mots / flots masculine, classiquel rivage / âge féminine, classiquem yeux / cieux masculine, classiquen prairies / attendries féminine, classiqueo jour / retour masculine, classiquep tète / tempête féminine, classiqueq adieux / dieux masculine, classiquer menacées / Scées féminine, classiques repos / flots masculine, classiquet monotone / d'automne féminine, classiqueu mélodieux / adieux masculine, classiquea lyre / empire féminine, classiqueb souverain / d'airain masculine, classiquec nuage / plage féminine, classiqued mer / Jupiter masculine, classiquee Achéloïdes / humides féminine, classiquef enchantements / écumants masculine, classiqueg Homère / mère féminine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.7· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
128 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poésies de, PARIS, CHARPENTIER, LIBRAIRE-ÉDITEUR, 1865· numérisation Bibliothèque numérique de Lyon· Sources