Les Nuits d’hiver, 1861
Le chien du braconnier
À AMÉDÉE GUYOT
Pour fortune sur cette terre,Où Dieu m'a fait naître sans bien,J'ai le fusil de feu mon père,Pour ami je n'ai que mon chien ;Je l'ai choisi dans la portée,Comme il venait d'être mis bas,Et pour lui faire la pâtéeSouvent j'ai rogné mon repas.
Au marais, en plaine, en forêt,Bon à courre et ferme à l'arrêt,Il quête, haut le nez dans la brise ;Quand le coup part, la pièce est priseIl est aussi bon qu'il est beau,Mon Ramoneau.
C'est Ramoneau que je l'appelle,Et pour le vendre on m'offriraitDe l'or trois fois plein son écuelle,Que je dirais : « non, » sans regret ;Car depuis vingt ans que je chasse,Par pluie, ou vent, ou plein soleil,J'ai dressé bien des chiens de raceSans jamais trouver son pareil.
Griffon pur à tête superbe,Où dans le poil le regard luitTel que le ver luisant sous l'herbe,Il est tout noir comme la nuit ;Et les limiers de vénerieQu'on estampille sur le flancD'un chiffre ou bien d'une armoirieNe sont pas nés d'un meilleur sang.
C'est un rude et madré compère :Quand nous maraudons dans un bois,S'il entend le propriétaire,Il me l'annonce par la voix ;Et pour ne point donner l'alarmeLorsqu'il évente un fin gibier,Il est prudent comme un gendarmeQui veut surprendre un braconnier.
Quand il a bien fourni sa tâche,Et qu'au foyer, brisé, rendu,Secouant sa queue en panache,Il sommeille, long-étendu,Croyant toujours mener le lièvre,Il aboie intérieurementAvec des mouvements de fièvre,De petits sursauts en dormant.
Ses dents ne lui marquent plus d'âge ;Aussi vieux que le temps jadis,La vieillesse a sur son pelageImprimé des chevrons blanchis ;Mais il a toujours bonne gueule,Et, lorsque revient le printemps,Autour de sa vieille épagneuleIl rôde encor de temps en temps.
Homme ou chien, ici-bas tout passe :Ramoneau n'a plus le nez fin,Son œil s'éteint, sa voix se casse ;Mais les vrais chiens n'ont pas de fin…Dieu là-haut leur garde un bon gîte,Frais en été, chaud dans l'hiver,Au paradis des chiens d'élite,Dans la meute de saint Hubert.
Au marais, en plaine, en forêt,Bon à courre et ferme à l'arrêt,Il quête, haut le nez dans la brise ;Quand le coup part, la pièce est prise.Il est aussi bon qu'il est beau,Mon Ramoneau.
1859
Versification
- Forme
- Strophes variées
- Rimes
- 7(ababcdcd) 2(aabbcc)
- Mètre
- Octosyllabes surtout (66 de 8, 2 de 4)
- Strophes
- 7 huitains, 2 sizains
- Mots à la rime
- a terre / père féminine, classiqueb bien / chien masculine, classiquec portée / pâtée féminine, classiqued bas / repas masculine, classiquea forêt / l'arrêt masculine, classiqueb brise / prise féminine, classiquec beau / Ramoneau masculine, classiquea l'appelle / écuelle féminine, classiqueb m'offrirait / regret masculine, classiquec chasse / race féminine, classiqued soleil / pareil masculine, classiquea superbe / l'herbe féminine, classiqueb luit / nuit masculine, classiquec vénerie / armoirie féminine, classiqued flanc / sang masculine, classiquea compère / propriétaire féminine, classiqueb bois / voix masculine, classiquec l'alarme / gendarme féminine, classiqued gibier / braconnier masculine, classiquea tâche / panache féminine, classiqueb rendu / long-étendu masculine, classiquec lièvre / fièvre féminine, classiqued intérieurement / dormant masculine, classiquea d'âge / pelage féminine, classiqueb jadis / blanchis masculine, classiquec gueule / épagneule féminine, classiqued printemps / temps masculine, classiquea passe / casse féminine, classiqueb fin masculine, classiquec gîte / d'élite féminine, classiqued l'hiver / Hubert masculine, non classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 0.7· écart moyen à la rime classique 0.1
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
68 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les Nuits d’hiver, M. Levy,Paris, 1868· numérisation FRANTEXT· Sources