Les Nuits d’hiver, 1861
Ultima Spes Mortuorum
I
Demain, pour annoncer‖ la fête mortuaire,Les cloches sonneront ;Et ceux qui sont couchés‖ dans les plis du suaireAlors s'éveilleront.
S'animant pour un jour,‖ leurs invisibles ombres,En sortant des tombeaux,Voltigeront parmi‖ les sycomores sombresAux funèbres rameaux.
Et toutes, frissonnant‖ sous des bises glacées,Sous un ciel sombre et noir,Elles diront encor,‖ d'espérance bercées :« Nous allons les revoir !
« Ceux dont le cœur aimant‖ sans doute encor nous pleure,Nos amis d'autrefois,Pèlerins en grand deuil‖ vont venir tout à l'heurePrier sur notre croix.
« Ils nous apporteront,‖ cœurs pieux et fidèlesOù parle un souvenir,« Les fleurs que nous aimons,‖ ces pauvres immortelles,Qu'on voit si tôt mourir ! »
II
Pourquoi de vos linceuls‖ secouer la poussière ?Pourquoi venir trembler‖ sous notre ciel brumeux ?Quel bruit interrompit‖ dans votre lit de pierreLe sommeil éternel‖ qui pesait sur vos yeux ?
Quel appel vint troubler‖ les songes que vous faitesDans l'asile funèbre‖ où nous dormirons tous ?Et, pour vous éveiller‖ comme au temps des prophètes,Quel nouveau christ a dit :‖ « Lazares, levez-vous ? »
Ombres de tous les morts,‖ invisibles fantômes,De la terre d'exil‖ pourquoi franchir le seuil ?Qu'espérez-vous encor‖ de ce monde où nous sommes,Puisque vous espérez,‖ même dans un cercueil ?
Ce qu'ils viennent chercher,‖ tout le temps de leur vieIls l'ont à chaque pas‖ heurté dans le chemin :C'est la déception‖ par une autre suiviePour faire avec l'espoir‖ un éternel hymen.
Ce qu'ils viennent tenter,‖ c'est la dernière épreuve ;Jusqu'au fond du tombeau‖ ce qu'ils emporteront,Tristement convaincus,‖ c'est la dernière preuveQue jamais à l'oubli‖ les morts ne survivront.
III
Quand du de profundis‖ la lugubre harmonieVous conduisait ici,Avec l'homme de Dieu,‖ sur la fosse bénie,Alors priaient aussi
Vos parents, vos amis,‖ vos sœurs et vos amantes,Tous ceux qu'au dernier jourVous aviez en pleurant‖ sur vos lèvres mourantesEmbrassés tour à tour.
Et tous ils vous disaient,‖ à cette heure suprêmeDe solennel adieu,Où votre âme attendait‖ le parfum du saint chrêmePour s'envoler à Dieu,
Tous ils vous répétaient,‖ des larmes aux paupières,Que, de l'oubli vainqueurs,Vos noms seraient toujours‖ présents dans leurs prièresEt présents dans leurs cœurs.
Eh bien, donc, aujourd'hui,‖ sortant de vos abîmes,Venez jusqu'à ce soirVainement les attendre,‖ — éternelles victimesD'un éternel espoir.
Partout les âmes inquiètesVoltigent dans les sombres ifs,Et semblent écouter, muettes,Les murmures des vents plaintifsDans les solitaires allées,Toutes ces ombres désolées,N'entendant aucun pas humain,Amis, amants, époux et mèresÉtouffent leurs larmes amèresEn disant : « ils viendront demain. »
IV
Seigneur ! Vous savez bien‖ qu'il ne viendra personne.Et que ces malheureux‖ vont revenir en vain,Épier un regret,‖ attendre une couronneQu'on n'apportera pas‖ aujourd'hui — ni demain.
Seigneur ! Vous savez bien‖ que c'est une ironie !Que ce qui disparaît‖ est bien vite oublié,Et que l'œil qui pleurait‖ devant une agonieAvec un coin du crêpe‖ est bientôt essuyé.
Seigneur ! Vous savez bien‖ qu'aujourd'hui sur la terreL'égoïsme et l'oubli‖ se sont fait large part,Et que, s'il est des cœurs‖ épargnés par l'ulcère,L'ulcère saura bien‖ y pénétrer plus tard.
Seigneur ! Vous savez bien‖ qu'ici la race humaineEst si lasse de suivre‖ et de poursuivre en vainLe fantôme d'espoir‖ qui toujours la promène,Qu'arrivée à la tombe,‖ elle s'écrie : « enfin !
« Je vais me reposer‖ dans l'ombre et le silence.Que m'importe un ciel bleu !‖ Que m'importe un ciel noir !Ici l'on dort en paix‖ sans craindre la souffrance :Rien n'y peut pénétrer,‖ — rien, pas même l'espoir. »
Dans son dernier repos,‖ pour troubler cette cendre,Le fantôme railleur‖ pourtant pénètre encor ;Pour la faire souffrir,‖ près d'elle il vient descendre :Chassé par les vivants,‖ il va tromper la mort.
Pourquoi donc fîtes-vous‖ l'espérance immortelle,Seigneur, puisque sans cesse‖ elle doit nous mentir ?Et pourquoi faire ainsi‖ la douleur éternelle,Si vous voulez que l'homme‖ ait le temps de bénir ?
novembre 1841
Versification
- Forme
- Quatrains
- Rimes
- 22(abab) 1(ababccdeed)
- Mètre
- Vers de 12, 6 et 8 syllabes (68 de 12, 20 de 6, 10 de 8)· profil 6, 8, 6+6
- Strophes
- 22 quatrains, 1 dizain
- Mots à la rime
- a mortuaire / suaire féminine, classiqueb sonneront / s'éveilleront masculine, classiquea ombres / sombres féminine, classiqueb tombeaux / rameaux masculine, classiquea glacées / bercées féminine, classiqueb noir / revoir masculine, classiquea pleure / l'heure féminine, classiqueb d'autrefois / croix masculine, classiquea fidèles / immortelles féminine, classiqueb souvenir / mourir masculine, classiquea poussière / pierre féminine, classiqueb brumeux / yeux masculine, classiquea faites / prophètes féminine, classiqueb tous / levez-vous masculine, classiquea fantômes / sommes féminine, classiqueb seuil / cercueil masculine, équivalentea vie / suivie féminine, classiqueb chemin / hymen masculine, classiquea épreuve / preuve féminine, classiqueb emporteront / survivront masculine, classiquea harmonie / bénie féminine, classiqueb ici / aussi masculine, classiquea amantes / mourantes féminine, classiqueb jour / tour masculine, classiquea suprême / chrême féminine, classiqueb adieu / Dieu masculine, classiquea paupières / prières féminine, classiqueb vainqueurs / cœurs masculine, classiquea abîmes / victimes féminine, classiqueb soir / espoir masculine, classiquea inquiètes / muettes féminine, classiqueb ifs / plaintifs masculine, classiquec allées / désolées féminine, classiqued humain / demain masculine, classiquee mères / amères féminine, classiquea personne / couronne féminine, classiqueb vain / demain masculine, classiquea ironie / agonie féminine, classiqueb oublié / essuyé masculine, classiquea terre / l'ulcère féminine, classiqueb part / tard masculine, classiquea humaine / promène féminine, classiqueb vain / enfin masculine, classiquea silence / souffrance féminine, classiqueb noir / l'espoir masculine, classiquea cendre / descendre féminine, classiqueb encor / mort masculine, classiquea immortelle / éternelle féminine, non classiqueb mentir / bénir masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.0· écart moyen à la rime classique 0.1
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
98 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les Nuits d’hiver, M. Levy,Paris, 1868· numérisation FRANTEXT· Sources