Poésies nouvelles, 1852
A la Malibran
Sans doute il est trop lard‖ pour parler encor d'elle ;Depuis qu'elle n'est plus‖ quinze jours sont passés ;Et dans ce pays-ci,‖ quinze jours, je le sais,Font d'une mort récente‖ une vieille nouvelle.De quelque nom d'ailleurs‖ que le regret s'appelle,L'homme, par tout pays,‖ en a bien vite assez.
O Maria-Félicia !‖ le peintre et le poèteLaissent, en expirant,‖ d'immortels héritiers ;Jamais l'affreuse nuit‖ ne les prend tout entiers.A défaut d'action,‖ leur grande âme inquièteDe la mort et du temps‖ entreprend la conquête,Et, frappés dans la lutte,‖ ils tombent en guerriers.
Celui-là sur l'airain‖ a gravé sa pensée ;Dans un rhythme doré‖ l'autre l'a cadencée :Du moment qu'on l'écoute,‖ on lui devient ami.Sur sa toile, en mourant,‖ Raphaël l'a laissée,Et, pour que le néant‖ ne touche point à lui,C'est assez d'un enfant‖ sur sa mère endormi.
Comme dans une lampe‖ une flamme fidèle,Au fond du Parthénon‖ le marbre inhabitéGarde de Phidias‖ la mémoire éternelle,Et la jeune Vénus,‖ fille de Praxitèle,Sourit encor, debout‖ dans sa divinité,Aux siècles impuissants‖ qu'a vaincus sa beauté.
Recevant d'âge en âge‖ une nouvelle vie,Ainsi s'en vont à Dieu‖ les gloires d'autrefois ;Ainsi le vaste écho‖ de la voix du génieDevient du genre humain‖ l'universelle voix…Et de toi, morte hier,‖ de loi, pauvre Marie,Au fond d'une chapelle‖ il nous reste une croix !
Une croix ! et l'oubli,‖ la nuit et le silence.Écoutez ! c'est le vent,‖ c'est l'Océan immense ;C'est un pêcheur qui chante‖ au bord du grand cheminEt de tant de beauté,‖ de gloire et d'espérance,De tant d'accords si doux‖ d'un instrument divin,Pas un faible soupir,‖ pas un écho lointain.
Une croix ! et ton nom‖ écrit sur une pierre,Non pas même le tien,‖ mais celui d'un époux,Voilà ce qu'après loi‖ tu laisses sur la terre,El ceux qui t'iront voir‖ à ta maison dernière,N'y trouvant pas ce nom‖ qui fut aimé de nous,Ne sauront pour prier‖ où poser les genoux.
O Ninette ! où sont-ils,‖ belle muse adorée,Ces accents pleins d'amour,‖ de charme et de terreur,Qui voltigeaient le soir‖ sur ta lèvre inspirée,Comme un parfum léger‖ sur l'aubépine en fleur ?Où vibre maintenant‖ cette voix éplorée,Celle harpe vivante‖ attachée à ton cœur ?
N'était-ce pas hier,‖ fille joyeuse et folle,Que ta verve railleuse‖ animait Corilla,Et que tu nous lançais‖ avec la RosinaLa roulade amoureuse‖ et l'œillade espagnole ?Ces pleurs sur tes bras nus,‖ quand tu chantais le Saule,N'était-ce pas hier,‖ pâle Desdemona ?
N'était-ce pas hier‖ qu'à la fleur de ton âgeTu traversais l'Europe,‖ une lyre à la main,Dans la mer, en riant,‖ te jetant à la nage,Chantant la tarentelle‖ au ciel napolitain,Cœur d'ange et de lion,‖ libre oiseau de passage,Espiègle enfant ce soir,‖ sainte artiste demain ?
N'était-ce pas hier‖ qu'enivrée et bénieTu traînais à ton char‖ un peuple transporté,Et que Londre et Madrid,‖ la France et l'Italie,Apportaient à tes pieds‖ cet or tant convoité,Cet or deux fois sacré‖ qui payait ton génie,Et qu'à tes pieds souvent‖ laissa ta charité ?
Qu'as-tu fait pour mourir,‖ ô noble créature,Belle image de Dieu,‖ qui donnais en cheminAu riche un peu dé joie,‖ au malheureux du pain ?Ah ! qui donc frappe ainsi‖ dans la mère nature,Et quel faucheur aveugle, affamé de pâture,Sur les meilleurs de nous‖ ose porter la main ?
Ne suffit-il donc pas‖ à l'ange de ténèbresQu'à peine, de ce temps,‖ il nous reste un grand nom ?Que Géricault, Cuvier,‖ Schiller, Goethe et Byron,Soient endormis d'hier‖ sous les dalles funèbres,Et que nous ayons vu‖ tant d'autres morts célèbresDans l'abîme entr'ouvert‖ suivre Napoléon ?
Nous faut-il perdre encor‖ nos têtes les plus chères,Et venir en pleurant‖ leur fermer les paupières,Dès qu'un rayon d'espoir‖ a brillé dans leurs yeux ?Le ciel de ses élus‖ devient-il envieux ?Ou faut-il croire, hélas !‖ ce que disaient nos pères,Que lorsqu'on meurt si jeune,‖ on est aimé des dieux ?
Ah ! combien depuis peu‖ sont partis pleins de vie !Sous les cyprès anciens‖ que de saules nouveaux !La cendre de Robert‖ à peine refroidie,Bellini tombe et meurt.‖ — Une lente agonieTraîne Carre) sanglant‖ à l'éternel repos.Le seuil de notre siècle‖ est pavé de tombeaux.
Que nous restera-t-il,‖ si l'ombre insatiable,Dès que nous bâtissons,‖ vient tout ensevelir ?Nous qui sentons déjà‖ le sol si variable,Et, sur tant de débris,‖ marchons vers l'avenir,Si le vent, sous nos pas,‖ balaye ainsi le sable,De quel deuil le Seigneur‖ veut-il donc nous vêtir ?
Hélas ! Marietta,‖ tu nous restais encore,Lorsque, sur le sillon,‖ l'oiseau chante à l'aurore,Le laboureur s'arrête,‖ et, le front en sueur,Aspire dans l'air pur‖ un souffle de bonheur.Ainsi nous consolait‖ ta voix fraîche et sonore,Et tes chants dans les cieux‖ emportaient la douleur.
Ce qu'il nous faut pleurer‖ sur ta tombe hâtive,Ce n'est pas l'art divin,‖ ni ses savants secrets ;Quelque autre étudiera‖ cet art que tu créais ;C'est ton âme, Ninette,‖ et la grandeur naïve,C'est cette voix du cœur‖ qui seule au cœur arrive,Que nul autre, après toi,‖ ne nous rendra jamais.
Ah ! tu vivrais encor‖ sans cette âme indomptable.Ce fut là ton seul mal,‖ et le secret fardeauSous lequel ton beau corps‖ plia comme un roseau.Il en soutint longtemps‖ la lutte inexorable.C'est le Dieu tout-puissant,‖ c'est la Muse implacable,Qui, dans ses bras en feu,‖ t'a portée au tombeau.
Que ne l'étouffais-tu,‖ cette flamme brûlanteQue ton sein palpitant‖ ne pouvait contenir !Tu vivrais, tu verrais‖ te suivre et t'applaudirDe ce public blasé‖ la foule indifférenteQui prodigue aujourd'hui‖ sa faveur inconstanteA des gens dont pas un,‖ certes, n'en doit mourir.
Connaissais-tu si peu‖ l'ingratitude humaine ?Quel rêve as-tu donc fait‖ de te tuer pour eux ?Quelques bouquets de fleurs‖ le rendaient-ils si vaine,Pour venir nous verser‖ de vrais pleurs sur la scène,Lorsque tant d'histrions‖ et d'artistes fameux,Couronnés mille fois,‖ n'en ont pas dans les yeux ?
Que ne détournais-tu‖ la tête pour sourire,Comme on en use ici‖ quand on feint d'être ému ?Hélas ! on t'aimait tant‖ qu'on n'en aurait rien vu.Quand tu chantais le Saule,‖ au lieu de ce délire,Que ne t'occupais-tu‖ de bien porter ta lyre ?La Pasta fait ainsi ;‖ que ne l'imitais-tu ?
Ne savais-tu donc pas,‖ comédienne imprudente,Que ces cris insensés‖ qui te sortaient du cœurDe ta joue amaigrie‖ augmentaient la pâleur ?Ne savais-tu donc pas‖ que sur ta tempe ardenteTa main de jour en jour‖ se posait plus tremblante,Et que c'est tenter Dieu‖ que d'aimer la douleur ?
Ne sentais-tu donc pas‖ que ta belle jeunesseDe les yeux fatigués‖ s'écoulait en ruisseaux,Et de ton noble cœur‖ s'exhalait en sanglots ?Quand de ceux qui t'aimaient‖ tu voyais la tristesse,Ne sentais-tu donc pas‖ qu'une fatale ivresseBerçait ta vie errante‖ à ses derniers rameaux ?
Oui, oui, tu le savais,‖ qu'au sortir du théâtre,Un soir dans ton linceul‖ il faudrait te coucher.Lorsqu'on le rapportait‖ plus froide que l'albâtre,Lorsque le médecin,‖ de ta veine bleuâtreRegardait goutte à goutte‖ un sang noir s'épancher,Tu savais quelle main‖ venait de te toucher.
Oui, oui, tu le savais,‖ et que dans celte vieRien n'est bon que d'aimer,‖ n'est vrai que de souffrir.Chaque soir dans tes chants‖ tu le sentais pâlir.Tu connaissais le monde,‖ et la foule, et l'envie,Et, dans ce corps brisé‖ concentrant ton génie,Tu regardais aussi‖ la Malibran mourir.
Meurs donc ! ta mort est douce,‖ et la tâche est remplie.Ce que l'homme ici-bas‖ appelle le génie,C'est le besoin d'aimer ;‖ hors de là tout est vain.Et puisque tôt ou tard‖ l'amour humain s'oublie,Il est d'une grande âme‖ et d'un heureux destinD'expirer comme toi‖ pour un amour divin !
Versification
- Forme
- 27 sizains (strophes variées)
- Rimes
- 12(abbaab) 3(aababb) 5(abaabb) 5(ababab) 2(aabbab)
- Mètre
- Alexandrins· profil 6+6
- Strophes
- 27 sizains
- Mots à la rime
- a d'elle / nouvelle / s'appelle féminine, classiqueb passés / sais / assez masculine, équivalentea poète / inquiète / conquête féminine, classiqueb héritiers / entiers / guerriers masculine, classiquea pensée / cadencée / laissée féminine, classiqueb ami / lui / endormi masculine, classiquea fidèle / éternelle / Praxitèle féminine, classiqueb inhabité / divinité / beauté masculine, classiquea vie / génie / Marie féminine, classiqueb d'autrefois / voix / croix masculine, classiquea silence / immense / d'espérance féminine, classiqueb chemin / divin / lointain masculine, classiquea pierre / terre / dernière féminine, classiqueb époux / nous / genoux masculine, classiquea adorée / inspirée / éplorée féminine, classiqueb terreur / fleur / cœur masculine, classiquea folle / espagnole / Saule féminine, classiqueb Corilla / Rosina / Desdemona masculine, classiquea âge / nage / passage féminine, classiqueb main / napolitain / demain masculine, classiquea bénie / l'Italie / génie féminine, classiqueb transporté / convoité / charité masculine, classiquea créature / nature / pâture féminine, classiqueb chemin / pain / main masculine, classiquea ténèbres / funèbres / célèbres féminine, classiqueb nom / Byron / Napoléon masculine, classiquea chères / paupières / pères féminine, classiqueb yeux / envieux / dieux masculine, classiquea vie / refroidie / agonie féminine, classiqueb nouveaux / repos / tombeaux masculine, classiquea insatiable / variable / sable féminine, classiqueb ensevelir / l'avenir / vêtir masculine, classiquea encore / l'aurore / sonore féminine, classiqueb sueur / bonheur / douleur masculine, classiquea hâtive / naïve / arrive féminine, équivalenteb secrets / créais / jamais masculine, classiquea indomptable / inexorable / implacable féminine, classiqueb fardeau / roseau / tombeau masculine, classiquea brûlante / indifférente / inconstante féminine, classiqueb contenir / t'applaudir / mourir masculine, classiquea humaine / vaine / scène féminine, classiqueb eux / fameux / yeux masculine, classiquea sourire / délire / lyre féminine, classiqueb ému / vu / l'imitais-tu masculine, classiquea imprudente / ardente / tremblante féminine, classiqueb cœur / pâleur / douleur masculine, classiquea jeunesse / tristesse / ivresse féminine, classiqueb ruisseaux / sanglots / rameaux masculine, classiquea théâtre / l'albâtre / bleuâtre féminine, classiqueb coucher / s'épancher / toucher masculine, classiquea vie / l'envie féminine, classiqueb souffrir / pâlir / mourir masculine, classiquec génie / remplie féminine, classiqueb génie / s'oublie féminine, classiquec vain / destin / divin masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 0.7· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
162 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poésies nouvelles, Paris, Texte établi par Maurice Allem, Paris, Garnier Frères, 1967, publié par les éditions Classiques Garnier, 1967· numérisation Enclitt· Sources