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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Poésies nouvelles, 1852

L’espoir en dieu

Alfred de Musset· strophes variées, alexandrins et octosyllabes, 249 vers

Tant que mon faible cœur,‖ encor plein de jeunesse,A ses illusions‖ n'aura pas dit adieu,Je voudrais m'en tenir‖ à l'antique sagesseQui du sobre Épicure‖ a fait un demi-dieu.Je voudrais vivre, aimer,‖ m'accoutumer aux hommes,Chercher un peu de joie‖ et n'y pas trop compter,Faire ce qu'on a fait,‖ être ce que nous sommes,Et regarder le ciel‖ sans m'en inquiéter.

Je ne puis ; — malgré moi‖ l'infini me tourmente.Je n'y saurais songer‖ sans crainte et sans espoir ;Et, quoi qu'on en ait dit,‖ ma raison s'épouvanteDe ne pas le comprendre,‖ et pourtant de le voir.Qu'est-ce donc que ce monde,‖ et qu'y venons-nous faire,Si, pour qu'on vive en paix,‖ il faut voiler les cieux ?Passer comme un troupeau‖ les yeux fixés à terre,Et renier le reste,‖ est-ce donc être heureux ?Non, c'est cesser d'être homme,‖ et dégrader son âme.Dans la création‖ le hasard m'a jeté ;Heureux ou malheureux,‖ je suis né d'une femme,Et je ne puis m'enfuir‖ hors de l'humanité.

Que faire donc ? — Jouis,‖ dit la raison païenne ;Jouis et meurs ; les dieux‖ no songent qu'à dormir.— Espère seulement,‖ répond la foi chrétienne ;Le ciel veille sans cesse,‖ et tu ne peux mourir.Entre ces deux chemins‖ j'hésite et je m'arrête.Je voudrais, à l'écart,‖ suivre un plus doux sentier.Il n'en existe pas,‖ dit une voix secrète ;En présence du ciel‖ il faut croire ou nier.Je le pense en effet ;‖ les âmes tourmentéesDans l'un et l'autre excès‖ se jettent tour à tour,Mais les indifférents‖ ne sont que des athées ;Ils ne dormiraient plus‖ s'ils doutaient un seul jour.Je me résigne donc,‖ et puisque la matièreMe laisse dans le cœur‖ un désir plein d'effroi,Mes genoux fléchiront ;‖ je veux croire, et j'espère.Que vais-je devenir,‖ et que veut-on de moi ?

Me voilà dans les mains‖ d'un Dieu plus redoutableQue ne sont à la fois‖ tous les maux d'ici-bas ;Me voilà seul, errant,‖ fragile et misérable,Sous les yeux d'un témoin‖ qui ne me quitte pas.Il m'observe, il me suit.‖ Si mon cœur bat trop vite,J'offense sa grandeur‖ et sa divinité.Un gouffre est sous mes pas ;‖ si je m'y précipite,Pour expier une heure‖ il faut l'éternité.Mon juge est un bourreau‖ qui trompe sa victime.Pour moi tout devient piège,‖ et tout change de nom.L'amour est un péché,‖ le bonheur est un crime,Et l'œuvre des sept jours‖ n'est que tentation.Je ne garde plus rien‖ de la nature humaine ;Il n'existe pour moi‖ ni vertu ni remord.J'attends la récompense‖ et j'évite la peine ;Mon seul guide est la peur,‖ et mon seul but, la mort.

On me dit cependant‖ qu'une joie infinieAttend quelques élus.‖ — Où sont-ils, ces heureux ?Si vous m'avez trompé,‖ me rendrez-vous la vie ?Si vous m'avez dit vrai,‖ m'ouvrirez-vous les cieux ?Hélas ! ce beau pays‖ dont parlaient vos prophètes,S'il existe là-haut,‖ ce doit être un désert.Vous les voulez trop purs,‖ les heureux que vous faites,Et quand leur joie arrive,‖ ils en ont trop souffert.Je suis seulement homme,‖ et ne veux pas moins être,Ni tenter davantage.‖ — A quoi donc m'arrêter ?Puisque je ne puis croire‖ aux promesses du prêtre,Est-ce l'indifférent‖ que je vais consulter ?

Si mon cœur, fatigué‖ du rêve qui l'obsède,A la réalité‖ revient pour s'assouvir,Au fond des vains plaisirs‖ que j'appelle à mon aideJe trouve un tel dégoût,‖ que je me sens mourir.Aux jours même où parfois‖ la pensée est impie,Où l'on voudrait nier‖ pour cesser de douter,Quand je posséderais‖ tout ce qu'en cette vieDans ses vastes désirs‖ l'homme peut convoiter ;Donnez-moi le pouvoir,‖ la santé, la richesse,L'amour même, l'amour,‖ le seul bien d'ici-bas !Que la blonde Astarté,‖ qu'idolâtrait la Grèce,De ses îles d'azur‖ sorte en m'ouvrant les bras ;Quand je pourrais saisir‖ dans le sein de la terreLes secrets éléments‖ de sa fécondité,Transformer à mon gré‖ la vivace matière,Et créer pour moi seul‖ une unique beauté ;Quand Horace, Lucrèce,‖ et le vieil Épicure,Assis à mes côtés,‖ m'appelleraient heureux,Et quand ces grands amants‖ de l'antique natureMe chanteraient la joie‖ et le mépris des dieux,Je leur dirais à tous :‖ — Quoi que nous puissions faire,Je souffre, il est trop tard ;‖ le monde s'est fait vieux.Une immense espérance‖ a traversé la terre ;Malgré nous vers le ciel‖ il faut lever les yeux !

Que me reste-t-il donc ?‖ Ma raison révoltéeEssaye en vain de croire,‖ et mon cœur de douter.Le chrétien m'épouvante,‖ et ce que dit l'athée,En dépit de mes sens,‖ je ne puis l'écouter.Les vrais religieux‖ me trouveront impie,Et les indifférents‖ me croiront insensé.A qui m'adresserai-je,‖ et quelle voix amieConsolera ce cœur‖ que le doute a blessé ?

Il existe, dit-on,‖ une philosophieQui nous explique tout‖ sans révélation,Et qui peut nous guider‖ à travers cette vieEntre l'indifférence‖ et la religion.J'y consens. — Où sont-ils,‖ ces faiseurs de systèmesQui savent, sans la foi,‖ trouver la vérité ?Sophistes impuissants‖ qui ne croient qu'en eux-mêmes,Quels sont leurs arguments‖ et leur autorité ?L'un me montre ici-bas‖ deux principes en guerreQui, vaincus tour à tour, sont tous deux immortels ;L'autre découvre au loin,‖ dans le ciel solitaire,Un inutile Dieu qui ne veut pas d’autels .Je vois rêver Platon‖ et penser Aristote ;J'écoute, j'applaudis,‖ et poursuis mon chemin.Sous les rois absolus‖ je trouve un Dieu despote ;On nous parle aujourd'hui‖ d'un Dieu républicain.Pythagore et Leibnitz‖ transfigurent mon être.Descartes m'abandonne‖ au sein des tourbillons.Montaigne s'examine,‖ et ne peut se connaître.Pascal fuit en tremblant‖ ses propres visions.Pyrrhon me rend aveugle,‖ et Zénon insensible ;Voltaire jette à bas‖ tout ce qu'il voit debout.Spinosa, fatigué‖ de tenter l'impossible,Cherchant en vain son Dieu,‖ croit le trouver partout.Pour le sophiste anglais l’homme est une machine .Enfin sort des brouillards un rhéteur allemandQui, du philosophisme‖ achevant la ruine,Déclare le ciel vide,‖ et conclut au néant.

Voilà donc les débris de l’humaine science !Et depuis cinq mille ans‖ qu'on a toujours douté,Après tant de fatigue‖ et de persévérance,C'est là le dernier mot‖ qui nous en est resté !Ah ! pauvres insensés,‖ misérables cervelles,Qui de tant de façons‖ avez tout expliqué,Pour aller jusqu'aux cieux‖ il vous fallait des ailes ;Vous aviez le désir,‖ la foi vous a manqué.Je vous plains ; votre orgueil‖ part d'une âme blessée.Vous sentiez les tourments‖ dont mon cœur est rempli.El vous la connaissiez,‖ cette amère penséeQui fait frissonner l'homme‖ en voyant l'infini.Eh bien ! prions ensemble,‖ — abjurons la misèreDe vos calculs d'enfants,‖ de tant de vains travaux.Maintenant que vos corps‖ sont réduits en poussière,J'irai m'agenouiller‖ pour vous, sur vos tombeaux.Venez, rhéteurs païens,‖ maîtres de la science,Chrétiens des temps passés‖ et rêveurs d'aujourd'hui ;Croyez-moi, la prière‖ est un cri d'espérance !Pour que Dieu nous réponde,‖ adressons-nous à lui.Il est juste, il est bon ;‖ sans doute il vous pardonne.Tous vous avez souffert,‖ le reste est oublié.Si le ciel est désert,‖ nous n'offensons personne ;Si quelqu'un nous entend,‖ qu'il nous prenne en pitié !

O toi que nul n'a pu connaître,Et n'a renié sans mentir,Réponds-moi, toi qui m'as fait naître,Et demain me feras mourir !

Puisque lu le laisses comprendre,Pourquoi fais-tu douter de toi ?Quel triste plaisir peux-tu prendreA tenter notre bonne foi ?

Dès que l'homme lève la tête,Il croit l'entrevoir dans les cieux ;La création, sa conquête,N'est qu'un vaste temple à ses yeux.

Dès qu'il redescend en lui-même,Il l'y trouve ; tu vis en lui.S'il souffre, s'il pleure, s'il aime,C'est son Dieu qui le veut ainsi.

De la plus noble intelligenceLa plus sublime ambitionEst de prouver ton existence,Et de faire épeler ton nom.

De quelque façon qu'on t'appelle,Bramah, Jupiter ou Jésus,Vérité, Justice éternelle,Vers toi tous les bras sont tendus.

Le dernier des fils de la terreTe rend grâce du fond du cœur,Dès qu'il se mêle à sa misèreUne apparence de bonheur.

Le monde entier le glorifie ;L'oiseau le chante sur son nid ;Et pour une goutte de pluieDes milliers d'êtres t'ont béni.

Tu n'as rien fait qu'on ne l'admire ;Rien de loi n'est perdu pour nous ;Tout prie, et tu ne peux sourireQue nous ne tombions à genoux.

Pourquoi donc, ô maître suprême,As-tu créé le mal si grand,Que la raison, la vertu même,S'épouvantent en le voyant ?

Lorsque tant de choses sur terreProclament la Divinité,El semblent attester d'un pèreL'amour, la force et la bonté,

Comment, sous la sainte lumière,Voit-on des actes si hideux,Qu'ils font expirer la prièreSur les lèvres du malheureux ?

Pourquoi, dans ton œuvre céleste,Tant d'éléments si peu d'accord ?A quoi bon le crime et la peste ?O Dieu juste, pourquoi la mort ?

Ta pitié dut être profonde,Lorsqu'avec ses biens et ses maux,Cet admirable et pauvre mondeSortit en pleurant du chaos !

Puisque lu voulais le soumettreAux douleurs dont il est rempli,Tu n'aurais pas dû lui permettreDe l'entrevoir dans l'infini.

Pourquoi laisser notre misèreRêver et deviner un Dieu ?Le doute a désolé la terre ;Nous en voyons, trop ou trop peu.

Si ta chétive créatureEst indigne de t'approcher,Il fallait laisser la natureT'envelopper et te cacher.

Il le resterait ta puissance,Et nous en sentirions les coups ;Mais le repos et l'ignoranceAuraient rendu nos maux plus doux.

Si la souffrance et la prièreN'atteignent pas ta majesté,Garde ta grandeur solitaire,Ferme à jamais l'immensité.

Mais si nos angoisses mortellesJusqu'à toi peuvent parvenir ;Si, dans les plaines éternelles,Parfois tu nous entends gémir ;

Brise cette voûte profondeQui couvre la création ;Soulève les voiles du mondeEt montre-toi, Dieu juste et bon !

Tu n'apercevras sur la terreQu'un ardent amour de la foi.Et l'humanité tout entièreSe prosternera devant loi.

Les larmes qui l'ont épuiséeEt qui ruissellent de ses yeux,Comme une légère roséeS'évanouiront dans les cieux ;

Tu n'entendras que tes louanges,Qu'un concert de joie et d'amour,Pareil à celui dont tes angesRemplissent l'éternel séjour ;

Et, dans cet hosanna suprême,Tu verras, au bruit de nos chants,S'enfuir le doute et le blasphème,Tandis que la Mort elle-mêmeY joindra ses derniers accents.

Versification

Forme
Strophes variées
Rimes
61[abab] 1[abaab]
Mètre
Alexandrins et octosyllabes (148 de 12, 101 de 8)· profil 8, 6+6
Mots à la rime
a jeunesse / sagesse féminine, classiqueb adieu / demi-dieu masculine, classiquec hommes / sommes féminine, classiqued compter / inquiéter masculine, classiquea tourmente / s'épouvante féminine, classiqueb espoir / voir masculine, classiquec faire / terre féminine, classiqued cieux / heureux masculine, classiquee âme / femme féminine, classiquef jeté / l'humanité masculine, classiquea païenne / chrétienne féminine, classiqueb dormir / mourir masculine, classiquec m'arrête / secrète féminine, classiqued sentier / nier masculine, classiquee tourmentées / athées féminine, classiquef tour / jour masculine, classiqueg matière / j'espère féminine, classiqueh d'effroi / moi masculine, classiquea redoutable / misérable féminine, classiqueb d'ici-bas / pas masculine, classiquec vite / précipite féminine, classiqued divinité / l'éternité masculine, classiquee victime / crime féminine, classiquef nom / tentation masculine, classiqueg humaine / peine féminine, classiqueh remord / mort masculine, classiquea infinie / vie féminine, classiqueb heureux / cieux masculine, classiquec prophètes / faites féminine, classiqued désert / souffert masculine, classiquee être / prêtre féminine, classiquef m'arrêter / consulter masculine, classiquea l'obsède / aide féminine, classiqueb s'assouvir / mourir masculine, classiquec impie / vie féminine, classiqued douter / convoiter masculine, classiquee richesse / Grèce féminine, classiquef d'ici-bas / bras masculine, classiqueg terre / matière féminine, classiqueh fécondité / beauté masculine, classiquei Épicure / nature féminine, classiquej heureux / dieux masculine, classiquel vieux / yeux masculine, classiquea révoltée / l'athée féminine, classiqueb douter / l'écouter masculine, classiquec impie / amie féminine, classiqued insensé / blessé masculine, classiquea philosophie / vie féminine, classiqueb révélation / religion masculine, classiquec systèmes / eux-mêmes féminine, classiqued vérité / autorité masculine, classiquee guerre / solitaire féminine, classiquef immortels / d’autels masculine, classiqueg Aristote / despote féminine, classiqueh chemin / républicain masculine, classiquei être / connaître féminine, classiquej tourbillons / visions masculine, classiquek insensible / l'impossible féminine, classiquel debout / partout masculine, classiquem machine / ruine féminine, classiquen allemand / néant masculine, classiquea science / persévérance féminine, classiqueb douté / resté masculine, classiquec cervelles / ailes féminine, classiqued expliqué / manqué masculine, classiquee blessée / pensée féminine, classiquef rempli / l'infini masculine, classiqueg misère / poussière féminine, classiqueh travaux / tombeaux masculine, classiquei science / d'espérance féminine, classiquej d'aujourd'hui / lui masculine, classiquek pardonne / personne féminine, classiquel oublié / pitié masculine, classiquea connaître / naître féminine, classiqueb mentir / mourir masculine, classiquea comprendre / prendre féminine, classiqueb toi / foi masculine, classiquea tête / conquête féminine, classiqueb cieux / yeux masculine, classiquea lui-même / aime féminine, classiqueb lui / ainsi masculine, classiquea intelligence / existence féminine, classiqueb ambition / nom masculine, classiquea t'appelle / éternelle féminine, classiqueb Jésus / tendus masculine, classiquea terre / misère féminine, classiqueb cœur / bonheur masculine, classiquea glorifie / pluie féminine, classiqueb nid / béni masculine, non classiquea l'admire / sourire féminine, classiqueb nous / genoux masculine, classiquea suprême / même féminine, classiqueb grand / voyant masculine, classiquea terre / père féminine, classiqueb Divinité / bonté masculine, classiquea lumière / prière féminine, classiqueb hideux / malheureux masculine, classiquea céleste / peste féminine, classiqueb d'accord / mort masculine, classiquea profonde / monde féminine, classiqueb maux / chaos masculine, classiquea soumettre / permettre féminine, classiquea misère / terre féminine, classiqueb Dieu / peu masculine, classiquea créature / nature féminine, classiqueb t'approcher / cacher masculine, classiquea puissance / l'ignorance féminine, classiqueb coups / doux masculine, classiquea prière / solitaire féminine, classiqueb majesté / l'immensité masculine, classiquea mortelles / éternelles féminine, classiqueb parvenir / gémir masculine, classiqueb création / bon masculine, classiquea terre / entière féminine, classiqueb foi / loi masculine, classiquea épuisée / rosée féminine, classiqueb yeux / cieux masculine, classiquea louanges / anges féminine, classiqueb d'amour / séjour masculine, classiquea suprême / blasphème / elle-même féminine, classiqueb chants / accents masculine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 0.8· écart moyen à la rime classique 0.0

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

249 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poésies nouvelles, Paris, Texte établi par Maurice Allem, Paris, Garnier Frères, 1967, publié par les éditions Classiques Garnier, 1967· numérisation Enclitt· Sources