Réglages

Mémorisé dans ce navigateur.

Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Poésies nouvelles, 1852

A la mi-carême

Alfred de Musset· strophes variées, alexandrins, 72 vers

Le carnaval s'en va,‖ les roses vont éclore.Sur les flancs des coteaux‖ déjà court le gazon ;Cependant du plaisir‖ la frileuse saisonSous ses grelots légers‖ rit et voltige encore,Tandis que, soulevant‖ les voiles de l'aurore,Le Printemps inquiet‖ paraît à l'horizon.

Du pauvre mois de mars‖ il ne faut pas médire ;Bien que le laboureur‖ le craigne justement,L'univers y renaît ;‖ il est vrai que le vent,La pluie et le soleil‖ s'y disputent l'empire.Qu'y faire ? Au temps des fleurs‖ le monde est un enfant ;C'est sa première larme‖ et son premier sourire.

C'est dans le mois de mars‖ que tente de s'ouvrirL'anémone sauvage‖ aux corolles tremblantes.Les femmes et les fleurs‖ appellent le zéphyr ;Et, du fond des boudoirs,‖ les belles indolentes,Balançant mollement‖ leurs tailles nonchalantes,Sous les vieux marronniers‖ commencent à venir.

C'est alors que les bals,‖ plus joyeux et plus rares,Prolongent plus longtemps‖ leurs dernières fanfares ;A ce bruit qui nous quitte,‖ on court avec ardeur ;La valseuse se livre‖ avec plus de langueur ;Les yeux sont plus hardis,‖ les lèvres moins avares ;La lassitude enivre,‖ et l'amour vient au cœur.

S'il est vrai qu'ici-bas‖ l'adieu de ce qu'on aimeSoit un si doux chagrin‖ qu'on en voudrait mourir,C'est dans le mois de mars,‖ c'est à la mi-carême,Qu'au sortir d'un souper‖ un enfant du plaisirSur la valse et l'amour‖ devrait faire un poëme,Et saluer gaîment‖ ses dieux prêts à partir.

Mais qui saura chanter‖ tes pas pleins d'harmonie,Et tes secrets divins,‖ du vulgaire ignorés,Belle Nymphe allemande‖ aux brodequins dorés,O Muse de la Valse,‖ ô fleur de poésie !Où sont, de notre temps,‖ les buveurs d'ambroisieDignes de s'étourdir‖ dans tes bras adorés ?

Quand, sur le Cithéron,‖ la Bacchanale antiqueDes filles de Cadmus‖ dénouait les cheveux,On laissait la beauté‖ danser devant les dieux ;El si quelque profane,‖ au son de la musique,S'élançait dans les chœurs,‖ la prêtresse impudiqueDe son thyrse de fer‖ frappait l'audacieux.

Il n'en est pas ainsi‖ dans nos fêtes grossières ;Les vierges aujourd'hui‖ se montrent moins sévères,Et se laissent toucher‖ sans grâce et sans fierté.Nous ouvrons à qui veut‖ nos quadrilles vulgaires ;Nous perdons le respect‖ qu'on doit à la beauté,Et nos plaisirs bruyants‖ font fuir la volupté.

Tant que régna chez nous‖ le menuet gothique,D'observer la mesure‖ on se souvint encor.Nos pères la gardaient‖ aux jours de thermidor,Lorsqu'au bruit des canons‖ dansait la république,Lorsque la Talien,‖ soulevant sa tunique,Faisait de ses pieds nus‖ craquer les anneaux d'or.

Autres temps, autres mœurs ;‖ le rhythme et la cadenceOnt suivi les hasards‖ et la commune loi.Pendant que l'univers,‖ ligué contre la France,S'épuisait de fatigue‖ à lui donner un roi,La Valse d'un coup d'aile‖ a détrôné la danse.Si quelqu'un s'en est plaint,‖ certes, ce n'est pas moi.

Je voudrais seulement,‖ puisqu'elle est notre hôtesse,Qu'on sût mieux honorer‖ cette jeune déesse.Je voudrais qu'à sa voix‖ on pût régler nos pas,Ne pas voir profaner‖ une si douce ivresse,Froisser d'un si beau sein‖ les contours délicats.Et le premier venu‖ l'emporter dans ses bras.

C'est notre barbarie‖ et notre indifférenceQu'il nous faut accuser ;‖ notre esprit inconstantSe prend de fantaisie‖ et vil de changement.Mais le désordre même‖ a besoin d'élégance ;Et je voudrais du moins‖ qu'une duchesse en FranceSût valser aussi bien‖ qu'un bouvier allemand.

Versification

Forme
Strophes variées
Rimes
5[abbaab] 1[abbaba] 1[ababba] 1[aabbab] 1[ababab] 1[aababb] 1[ababa] 1[abbab] 1[aa]
Mètre
Alexandrins· profil 6+6
Mots à la rime
a éclore / encore / l'aurore féminine, classiqueb gazon / saison / l'horizon masculine, classiquea médire / l'empire / sourire féminine, classiqueb justement / vent / enfant masculine, classiquea s'ouvrir / zéphyr / venir masculine, classiqueb tremblantes / indolentes / nonchalantes féminine, classiquea rares / fanfares / avares féminine, classiqueb ardeur / langueur / cœur masculine, classiquea aime / mi-carême / poëme féminine, classiqueb mourir / plaisir / partir masculine, classiquea d'harmonie / poésie / d'ambroisie féminine, classiqueb ignorés / dorés / adorés masculine, classiquea antique / musique / impudique féminine, classiqueb cheveux / dieux / l'audacieux masculine, classiquea grossières / sévères / vulgaires féminine, classiqueb fierté / beauté / volupté masculine, classiquea gothique / république / tunique féminine, classiqueb encor / thermidor / d'or masculine, classiquea cadence / France / danse féminine, classiqueb loi / roi masculine, classiquec moi / pas masculine, classiquea hôtesse / déesse / ivresse féminine, classiquec délicats / bras masculine, classiquea indifférence / d'élégance / France féminine, classiqueb inconstant / changement / allemand masculine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 0.7· écart moyen à la rime classique 0.1

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

72 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poésies nouvelles, Paris, Texte établi par Maurice Allem, Paris, Garnier Frères, 1967, publié par les éditions Classiques Garnier, 1967· numérisation Enclitt· Sources