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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Poésies nouvelles, 1852· Les nuits

La nuit d’aout

Alfred de Musset· strophes variées, alexandrins et octosyllabes, 137 vers

LA MUSE

Depuis que le soleil,‖ dans l'horizon immense,A franchi le Cancer‖ sur son axe enflammé,Le bonheur m'a quittée,‖ et j'attends en silenceL'heure où m'appellera‖ mon ami bien-aimé.Hélas ! depuis longtemps‖ sa demeure est déserte.Des beaux jours d'autrefois‖ rien n'y semble vivant.Seule, je viens encor,‖ de mon voile couverte,Poser mon front brûlant‖ sur sa porte entr'ouverte,Comme une veuve en pleurs‖ au tombeau d'un enfant.

LE POÈTE

Salut à ma fidèle amie.Salut, ma gloire et mon amour.La meilleure et la plus chérieEst celle qu'on trouve au retour.L'opinion et l'avariceViennent un temps de m'emporterSalut, ma mère et ma nourrice !Salut, salut, consolatrice !Ouvre tes bras, je viens chanter.

LA MUSE

Pourquoi, cœur altéré,‖ cœur lassé d'espérance,T'enfuis-tu si souvent‖ pour revenir si tard ?Que t'en vas-tu chercher,‖ sinon quelque, hasard,Et que rapportes-tu,‖ sinon quelque souffrance ?Que fais-tu loin de moi,‖ quand j'attends jusqu'au jour ?Tu suis un pâle éclair‖ dans une nuit profonde.Il ne te restera‖ de tes plaisirs du mondeQu'un impuissant mépris‖ pour notre honnête amour.Ton cabinet d'étude‖ est vide quand j'arrive ;Tandis qu'à ce balcon,‖ inquiète et pensive,Je regarde en rêvant‖ les murs de ton jardin,Tu te livres dans l'ombre‖ à ton mauvais destin.Quelque fière beauté‖ te retient dans sa chaîne,Et tu laisses mourir‖ cette pauvre verveineDont les derniers rameaux,‖ en des temps plus heureux.Devaient être arrosés‖ des larmes de tes yeux.Cette triste verdure‖ est mon vivant symbole,Ami, de ton oubli‖ nous mourrons toutes deux,Et son parfum léger,‖ comme l'oiseau qui vole,Avec mon souvenir‖ s'enfuira dans les cieux.

LE POÈTE

Quand j'ai passé par la prairie,J'ai vu, ce soir, dans le sentier,Une fleur tremblante et flétrie,Une pâle fleur d'églantier.Un bourgeon vert à côté d'elleSe balançait sur l'arbrisseau ;J'y vis poindre une fleur nouvelle ;La plus jeune était la plus belle ;L'homme est ainsi, toujours nouveau.

LA MUSE

Hélas ! toujours un homme,‖ hélas ! toujours des larmes !Toujours les pieds poudreux‖ et la sueur au front !Toujours d'affreux combats‖ et de sanglantes armes ;Le cœur a beau mentir,‖ la blessure est au fond…Hélas ! par tout pays,‖ toujours la même vie :Convoiter, regretter,‖ prendre, et tendre la main,Toujours mêmes acteurs‖ et même comédie,Et quoi qu'ait inventé‖ l'humaine, hypocrisie,Rien de vrai là-dessous‖ que le squelette humain.Hélas ! mon bien-aimé,‖ vous n'êtes plus poète.Rien ne réveille plus‖ votre lyre muette ;Vous vous noyez le cœur‖ dans un rêve inconstant ;El vous ne savez pas‖ que l'amour de la femmeChange et dissipe en pleurs‖ les trésors de votre âme,Et que Dieu compte plus‖ les larmes que le sang.

LE POÈTE

Quand j'ai traversé la vallée,Un oiseau chantait sur son nid.Ses petits, sa chère couvée,Venaient de mourir dans la nuit.Cependant il chantait l'aurore ;O ma Muse, ne pleurez pas !A qui perd tout, Dieu reste encore,Dieu là-haut, l'espoir ici-bas.

LA MUSE

Et que trouveras-tu,‖ le jour où la misèreTe ramènera seul‖ au paternel foyer ?Quand tes tremblantes mains‖ essuieront la poussièreDe ce pauvre réduit‖ que tu crois oublier —De quel front viendras-tu,‖ dans la propre demeure,Chercher un peu de calme‖ et l'hospitalité ?Une voix sera là,‖ pour crier à toute heure :Qu'as-tu fait de ta vie‖ et de ta liberté ?Crois-tu donc qu'on oublie‖ autant qu'on le souhaite ?Crois-tu qu'en te cherchant‖ tu le retrouveras ?De ton cœur ou de toi‖ lequel est le poète ?C'est ton cœur, et ton cœur‖ ne te répondra pas.L'amour l'aura brisé ;‖ les passions funestesL'auront rendu de pierre‖ au contact des méchants ;Tu n'en sentiras plus‖ que d'effroyables restes,Qui remueront encor,‖ comme ceux des serpents.O ciel ! qui t'aidera ?‖ que ferai-je moi-même,Quand celui qui peut tout‖ défendra que je t'aime,Et quand mes ailes d'or,‖ frémissant malgré moi,M'emporteront à lui‖ pour me sauver de toi ?Pauvre enfant ! nos amours‖ n'étaient pas menacées,Quand dans les bois d'Auteuil,‖ perdu dans tes pensées,Sous les verts marronniers‖ et les peupliers blancs,Je l'agaçais le soir‖ en détours nonchalants ;Ah ! j'étais jeune alors‖ et Nymphe, et les DryadesEntr'ouvraient pour me voir‖ l'écorce des bouleaux,Et les pleurs qui coulaient‖ durant nos promenadesTombaient, purs comme l'or,‖ dans le cristal des eaux.Qu'as-tu fait, mon amant,‖ des jours de ta jeunesse ?Qui m'a cueilli mon fruit‖ sur mon arbre enchanté ?Hélas ! la joue en fleurs‖ plaisait à la DéesseQui porte dans ses mains‖ la force et la santé.De tes yeux insensés‖ les larmes l'ont pâlie ;Ainsi que ta beauté‖ tu perdras ta vertu.Et moi qui t'aimerai‖ comme une unique amie,Quand les Dieux irrités‖ m'ôteront ton génie,Si je tombe des cieux,‖ que me répondras-tu ?

LE POÈTE

Puisque l'oiseau des bois‖ voltige et chante encoreSur la branche où ses œufs‖ sont brisés dans le nid ;Puisque la fleur des champs‖ entr'ouverte à l'aurore,Voyant sur la pelouse‖ une autre fleur éclore,S'incline sans murmure‖ et tombe avec la nuit ;

Puisqu'au fond des forêts,‖ sous les toits de verdure,On entend le bois mort‖ craquer dans le sentier,Et puisqu'en traversant‖ l'immortelle nature,L'homme n'a su trouver‖ de science qui dure,Que de marcher toujours,‖ et toujours oublier ;

Puisque, jusqu'aux rochers,‖ tout se change en poussière ;Puisque tout meurt ce soir‖ pour revivre demain ;Puisque c'est un engrais‖ que le meurtre et la guerre ;Puisque sur une tombe‖ on voit sortir de terreLe brin d'herbe sacré‖ qui nous donne le pain ;

O Muse ! que m'importe‖ ou la mort ou la vie ?J'aime, et je veux pâlir ;‖ j'aime, et je veux souffrir ;J'aime, et pour un baiser‖ je donne mon génie ;J'aime, et je veux sentir‖ sur ma joue amaigrieRuisseler une source‖ impossible à tarir.

J'aime, et je veux chanter‖ la joie et la paresse,Ma folle expérience‖ et mes soucis d'un jour,Et je veux raconter‖ et répéter sans cesseQu'après avoir juré‖ de vivre sans maîtresse,J'ai fait serment de vivre‖ et de mourir d'amour.

Dépouille devant tous‖ l'orgueil qui te dévore,Cœur gonflé d'amertume‖ et qui t'es cru fermé.Aime, et tu renaîtras ;‖ fais-toi fleur, pour éclore ;Après avoir souffert,‖ il faut souffrir encore ;Il faut aimer sans cesse,‖ après avoir aimé.

Versification

Forme
Strophes variées
Rimes
13[abab] 11[abaab] 3[abba] 9[aa]
Mètre
Alexandrins et octosyllabes (111 de 12, 26 de 8)· profil 8, 6+6
Mots à la rime
a immense / silence féminine, classiqueb enflammé / bien-aimé masculine, classiquec déserte / couverte / entr'ouverte féminine, classiqued vivant / enfant masculine, classiquea amie / chérie féminine, classiqueb amour / retour masculine, classiquec l'avarice / nourrice / consolatrice féminine, classiqued m'emporter / chanter masculine, classiquea d'espérance / souffrance féminine, classiqueb tard / hasard masculine, classiquec jour / amour masculine, classiqued profonde / monde féminine, classiquee j'arrive / pensive féminine, classiquef jardin / destin masculine, classiqueg chaîne / verveine féminine, classiqueh heureux / yeux masculine, classiquei symbole / vole féminine, classiquej deux / cieux masculine, classiquea prairie / flétrie féminine, classiqueb sentier / d'églantier masculine, classiquec d'elle / nouvelle / belle féminine, classiqued l'arbrisseau / nouveau masculine, classiquea larmes / armes féminine, classiqueb front / fond masculine, classiquec vie / comédie / hypocrisie féminine, classiqued main / humain masculine, classiquee poète / muette féminine, classiquef inconstant / sang masculine, classiqueg femme / âme féminine, classiquea vallée / couvée féminine, classiqueb nid / nuit masculine, classiquec l'aurore / encore féminine, non classiqued pas / ici-bas masculine, classiquea misère / poussière féminine, classiqueb foyer / oublier masculine, classiquec demeure / heure féminine, classiqued l'hospitalité / liberté masculine, classiquee souhaite / poète féminine, classiquef retrouveras / pas masculine, classiqueg funestes / restes féminine, classiqueh méchants / serpents masculine, classiquei moi-même / t'aime féminine, classiquej moi / toi masculine, classiquek menacées / pensées féminine, classiquel blancs / nonchalants masculine, classiquem Dryades / promenades féminine, classiquen bouleaux / eaux masculine, classiqueo jeunesse / Déesse féminine, classiquep enchanté / santé masculine, classiqueq pâlie / amie / génie féminine, classiquer vertu / répondras-tu masculine, classiquea encore / l'aurore / éclore féminine, classiquea verdure / nature / dure féminine, classiqueb sentier / oublier masculine, classiquea poussière / guerre / terre féminine, classiqueb demain / pain masculine, classiquea vie / génie / amaigrie féminine, classiqueb souffrir / tarir masculine, classiquea paresse / cesse / maîtresse féminine, classiqueb jour / d'amour masculine, classiquea dévore / éclore / encore féminine, classiqueb fermé / aimé masculine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 0.5· écart moyen à la rime classique 0.1

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

137 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poésies nouvelles, Paris, Texte établi par Maurice Allem, Paris, Garnier Frères, 1967, publié par les éditions Classiques Garnier, 1967· numérisation Enclitt· Sources