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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Poésies nouvelles, 1852· Les nuits

La nuit de décembre

Alfred de Musset· strophes variées, octosyllabes et décasyllabes, 216 vers

LE POÈTE

Du temps que j'étais écolier,Je restais un soir à veillerDans noire salle solitaire.Devant ma table vint s'asseoirUn pauvre enfant vêtu de noir,Qui me ressemblait comme un frère.

Son visage était triste et beau ;A la lueur de mon flambeau,Dans mon livre ouvert il vint lire.Il pencha son front sur sa main,Et resta jusqu'au lendemain,Pensif, avec un doux sourire.

Comme j'allais avoir quinze ans,Je marchais un jour, à pas lents,Dans un bois, sur une bruyère.Au pied d'un arbre vint s'asseoirUn jeune homme vêtu de noir.Qui me ressemblait comme un frère.

Je lui demandai mon chemin ;Il tenait un luth d'une main,De l'autre un bouquet d'églantine.Il me fit un salut d'ami,Et, se détournant à demi,Me montra du doigt la colline.

A l'âge où l'on croit à l'amour,J'étais seul dans ma chambre un jour,Pleurant ma première misère.Au coin de mon feu vint s'asseoirUn étranger vêtu de noir,Qui me ressemblait comme un frère.

Il était morne et soucieux ;D'une main il montrait les cieux,Et de l'autre il tenait un glaive.De ma peine il semblait souffrir ;Mais il ne poussa qu'un soupir,Et s'évanouit comme un rêve.

A l'âge où l'on est libertin,Pour boire un toast en un festinUn jour je soulevais mon verre.En face de moi vint s'asseoirUn convive vêtu de noir,Qui me ressemblait comme un frère.

Il secouait sous son manteauUn haillon de pourpre en lambeau,Sur sa tête un myrte stérile.Son bras maigre cherchait le mien,Et mon verre, en louchant le sien,Se brisa dans ma main débile.

Un an après, il était nuit ;J'étais à genoux près du litOù venait de mourir mon père.Au chevet du lit vint s'asseoirUn orphelin vêtu de noir,Qui me ressemblait comme un frère.

Ses yeux étaient noyés de pleurs ;Comme les anges de douleurs,Il était couronné d'épine ;Son luth à terre était gisant,Sa pourpre de couleur de sang,Et son glaive dans sa poitrine.

Je m'en suis si bien souvenu,Que je l'ai toujours reconnuA tous les instants de ma vie.C'est une étrange vision,Et cependant, ange ou démon,J'ai vu partout cette ombre amie.

Lorsque plus lard, l'as de souffrir,Pour renaître ou pour en finir,J'ai voulu m'exiler de France ;Lorsqu'impatient de marcher,J'ai voulu partir, et chercherLes vestiges d'une espérance ;

A Pise, au pied de l'Apennin ;A Cologne, en face du Rhin ;A Nice, au penchant des vallées ;A Florence, au fond des palais ;A Brigues, dans les vieux chalets ;Au sein des Alpes désolées ;

A Gênes, sous les citronniers ;A Vevay, sous les verts pommiers ;Au Havre, devant l'Atlantique ;A Venise, à l'affreux Lido,Où vient sur l'herbe d'un tombeauMourir la pâle Adriatique ;

Partout où, sous ces vastes cieux.J'ai lassé mon cœur et mes yeux,Saignant d'une éternelle plaie ;Partout où le boiteux Ennui,Traînant ma fatigue après lui,M'a promené sur une claie ;

Partout où, sans cesse altéréDe la soif d'un monde ignoré,J'ai suivi l'ombre de mes songes ;Partout où, sans avoir vécu,J'ai revu ce que j'avais vu,La face humaine et ses mensonges ;

Partout où, le long des chemins,J'ai posé mon front dans mes mains,Et sangloté comme une femme ;Partout où j'ai, comme un moutonQui laisse sa laine au buisson,Senti se dénuer mon âme ;

Partout où j'ai voulu dormir,Partout où j'ai voulu mourir,Partout où j'ai louché la terre ;Sur ma route est venu s'asseoirUn malheureux vêtu de noir,Qui me ressemblait comme un frère.

Qui donc es-tu,‖ toi que dans celte vieJe vois toujours sur mon chemin ?Je ne puis croire,‖ à ta mélancolie,Que tu sois mon mauvais Destin !Ton doux sourire‖ a trop de patience,Tes larmes ont trop de pitié.En le voyant,‖ j'aime la Providence.Ta douleur même,‖ est sœur de ma souffrance ;Elle ressemble à l'Amitié.

Qui donc es-tu ?‖ — Tu n'es pas mon bon ange ;Jamais tu ne viens m'avertir.Tu vois mes maux‖ (c'est une chose étrange !)Et tu me regardes souffrir.Depuis vingt ans‖ tu marches dans ma voie,Et je ne saurais t'appeler.Qui donc es-tu,‖ si c'est Dieu qui t'envoie ?Tu me souris‖ sans partager ma joie,Tu me plains sans me consoler !

Ce soir encor‖ je t'ai vu m'apparaître.C'était par une triste nuit.L'aile des vents‖ battait à ma fenêtre ;J'étais seul, courbé sur mon lit.J'y regardais‖ une place chérie,Tiède encor d'un baiser brûlant ;Et je songeais‖ comme la femme oublie,Et je sentais‖ un lambeau de ma vieQui se déchirait lentement.

Je rassemblais‖ des lettres de la veille,Des cheveux, des débris d'amour.Tout ce passé‖ me criait à l'oreilleSes éternels serments d'un jour.Je contemplais‖ ces reliques sacrées,Qui me faisaient trembler la main ;Larmes du cœur,‖ par le cœur dévorées,Et que les yeux‖ qui les avaient pleuréesNe reconnaîtront plus demain !

J'enveloppais‖ dans un morceau de bureCes ruines des jours heureux.Je me disais‖ qu'ici-bas ce qui dureC'est une mèche de cheveux.Comme un plongeur‖ dans une mer profonde,Je me perdais dans tant d'oubli.De tous côtés‖ j'y retournais la sonde,Et je pleurais,‖ seul, loin des yeux du monde,Mon pauvre, amour enseveli.

J'allais poser‖ le sceau de cire noireSur ce fragile et cher trésor.J'allais le rendre,‖ et n'y pouvant pas croire,En pleurant j'en doutais encor.Ah ! faible femme,‖ orgueilleuse insensée,Malgré toi tu t'en souviendras !Pourquoi, grand Dieu !‖ mentir à sa pensée ?Pourquoi ces pleurs,‖ cette gorge oppressée,Ces sanglots, si tu n'aimais pas ?

Oui, tu languis,‖ tu souffres et tu pleures ;Mais ta chimère est entre nous.Eh bien ! adieu.‖ Vous compterez les heuresQui me sépareront de vous.Partez, partez,‖ et dans ce cœur de glaceEmportez l'orgueil satisfait.Je sens encor‖ le mien jeune et vivace,Et bien des maux‖ pourront y trouver placeSur le mal que vous m'avez fait.

Parlez, parlez !‖ la Nature immortelleN'a pas tout voulu vous donner.Ah ! pauvre enfant,‖ qui voulez être belle,Et ne savez pas pardonner !Allez, allez,‖ suivez la destinée ;Qui vous perd n'a pas tout perdu.Jetez au vent‖ notre amour consumée ; —Éternel Dieu !‖ loi que j'ai tant aimée,Si tu pars, pourquoi m'aimes-tu ?

— Mais tout à coup‖ j'ai vu dans la nuit sombreUne forme glisser sans bruit.Sur mon rideau‖ j'ai vu passer une ombre ;Elle vient s'asseoir sur mon lit.Qui donc es-tu,‖ morne et pâle visage,Sombre portrait vêtu de noir ?Que me veux-tu,‖ triste oiseau de passage ?Est-ce un vain rêve ?‖ est-ce ma propre imageQue j'aperçois dans ce miroir ?

Qui donc es-tu,‖ spectre de ma jeunesse,Pèlerin que rien n'a lassé ?Dis-moi pourquoi‖ je le trouve sans cesseAssis dans l'ombre où j'ai passé.Qui donc es-tu,‖ visiteur solitaire,Hôte assidu de mes douleurs ?Qu'as-tu donc fait‖ pour me suivre sur terre ?Qui donc es-tu,‖ qui donc es-tu, mon frère,Qui n'apparais qu'au jour des pleurs ?

LA VISION

— Ami, notre père est le tien.Je ne suis ni l'ange gardien,Ni le mauvais destin des hommes.Ceux que j'aime, je ne sais pasDe quel côté s'en vont leurs pasSur ce peu de fange où nous sommes.

Je ne suis ni dieu ni démon,Et tu m'as nommé par mon nomQuand tu m'as appelé ton frère ;Où tu vas, j'y serai toujours,Jusques au dernier de tes jours,Où j'irai m'asseoir sur ta pierre.

Le ciel m'a confié ton cœur.Quand tu seras dans la douleur,Viens à moi sans inquiétude.Je te suivrai sur le chemin ;Mais je ne puis toucher ta main,Ami, je suis la Solitude.

Versification

Forme
Strophes variées
Rimes
21(aabccb) 10(ababcdccd)
Mètre
Octosyllabes et décasyllabes (166 de 8, 50 de 10)· profil 8, 4+6
Strophes
21 sizains, 10 neuvains
Mots à la rime
a écolier / veiller masculine, classiqueb solitaire / frère féminine, classiquec s'asseoir / noir masculine, classiquea beau / flambeau masculine, classiqueb lire / sourire féminine, classiquec main / lendemain masculine, classiquea ans / lents masculine, classiqueb bruyère / frère féminine, classiquea chemin / main masculine, classiqueb d'églantine / colline féminine, classiquec d'ami / demi masculine, classiquea l'amour / jour masculine, classiqueb misère / frère féminine, classiquea soucieux / cieux masculine, classiqueb glaive / rêve féminine, classiquec souffrir / soupir masculine, classiquea libertin / festin masculine, classiqueb verre / frère féminine, classiquea manteau / lambeau masculine, classiqueb stérile / débile féminine, classiquec mien / sien masculine, classiquea nuit / lit masculine, classiqueb père / frère féminine, classiquea pleurs / douleurs masculine, classiqueb d'épine / poitrine féminine, classiquec gisant / sang masculine, non classiquea souvenu / reconnu masculine, classiqueb vie / amie féminine, classiquec vision / démon masculine, classiquea souffrir / finir masculine, classiqueb France / espérance féminine, classiquec marcher / chercher masculine, classiquea l'Apennin / Rhin masculine, classiqueb vallées / désolées féminine, classiquec palais / chalets masculine, classiquea citronniers / pommiers masculine, classiqueb l'Atlantique / Adriatique féminine, classiquec Lido / tombeau masculine, classiquea cieux / yeux masculine, classiqueb plaie / claie féminine, classiquec Ennui / lui masculine, classiquea altéré / ignoré masculine, classiqueb songes / mensonges féminine, classiquec vécu / vu masculine, classiquea chemins / mains masculine, classiqueb femme / âme féminine, classiquec mouton / buisson masculine, classiquea dormir / mourir masculine, classiqueb terre / frère féminine, classiquea vie / mélancolie féminine, classiqueb chemin / Destin masculine, classiquec patience / Providence / souffrance féminine, classiqued pitié / l'Amitié masculine, classiquea ange / étrange féminine, classiqueb m'avertir / souffrir masculine, classiquec voie / t'envoie / joie féminine, classiqued t'appeler / consoler masculine, classiquea m'apparaître / fenêtre féminine, classiquec chérie / oublie / vie féminine, classiqued brûlant / lentement masculine, classiquea veille / l'oreille féminine, classiqueb d'amour / jour masculine, classiquec sacrées / dévorées / pleurées féminine, classiqued main / demain masculine, classiquea bure / dure féminine, classiqueb heureux / cheveux masculine, classiquec profonde / sonde / monde féminine, classiqued d'oubli / enseveli masculine, classiquea noire / croire féminine, classiqueb trésor / encor masculine, classiquec insensée / pensée / oppressée féminine, classiqued souviendras / pas masculine, classiquea pleures / heures féminine, classiqueb nous / vous masculine, classiquec glace / vivace / place féminine, classiqued satisfait / fait masculine, classiquea immortelle / belle féminine, classiqueb donner / pardonner masculine, classiquec destinée / consumée / aimée féminine, classiqued perdu / m'aimes-tu masculine, classiquea sombre / ombre féminine, classiqueb bruit / lit masculine, classiquec visage / passage / image féminine, classiqued noir / miroir masculine, classiquea jeunesse / cesse féminine, classiqueb lassé / passé masculine, classiquec solitaire / terre / frère féminine, classiqued douleurs / pleurs masculine, classiquea tien / gardien masculine, classiqueb hommes / sommes féminine, classiquec pas masculine, classiquea démon / nom masculine, classiqueb frère / pierre féminine, classiquec toujours / jours masculine, classiquea cœur / douleur masculine, classiqueb inquiétude / Solitude féminine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 0.8· écart moyen à la rime classique 0.0

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

216 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poésies nouvelles, Paris, Texte établi par Maurice Allem, Paris, Garnier Frères, 1967, publié par les éditions Classiques Garnier, 1967· numérisation Enclitt· Sources