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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Poésies nouvelles, 1852· Les nuits

La nuit de mai

Alfred de Musset· strophes variées, alexandrins et octosyllabes, 202 vers

LA MUSE

Poète, prends ton luth,‖ et me donne un baiser ;La fleur de l'églantier‖ sent ses bourgeons éclore.Le printemps naît ce soir ;‖ les vents vont s'embraser ;Et la bergeronnette,‖ en attendant l'aurore,Aux premiers buissons verts‖ commence à se poser.Poète, prends ton luth,‖ et me donne un baiser.

LE POÈTE

Comme il fait noir dans la vallée !J'ai cru qu'une forme voiléeFlottait là-bas sur la forêt.Elle sortait de la prairie ;Son pied rasait l'herbe fleurie ;C'est une étrange rêverie ;Elle s'efface et disparaît.

LA MUSE

Poète, prends ton luth ;‖ la nuit, sur la pelouse,Balance le zéphyr‖ dans son voile odorant.La rose, vierge encor,‖ se referme jalouseSur le frelon nacré‖ qu'elle enivre en mourant.Écoute ! tout se tait ;‖ songe à la bien-aimée.Ce soir, sous les tilleuls,‖ à la sombre raméeLe rayon du couchant‖ laisse un adieu plus doux.Ce soir, tout va fleurir ;‖ l'immortelle natureSe remplit de parfums,‖ d'amour et de murmure,Comme le lit joyeux‖ de deux jeunes époux.

LE POÈTE

Pourquoi mon cœur bat-il si vite ?Qu'ai-je donc en moi qui s'agite ?Dont je me sens épouvanté !Ne frappe-t-on pas à ma porte ?Pourquoi ma lampe à demi morteM'éblouit-elle de clarté ?Dieu puissant ! tout mon corps frissonne.Qui vient ? qui m'appelle ? — Personne.Je suis seul ; c'est l'heure qui sonne ;O solitude ! O pauvreté !

LA MUSE

Poète, prends ton luth ;‖ le vin de la jeunesseFermente cette nuit‖ dans les veines de Dieu.Mon sein est inquiet ;‖ la volupté l'oppresse,Et les vents altérés‖ m'ont mis la lèvre en feu.O paresseux enfant,‖ regarde, je suis belle.Notre premier baiser,‖ ne t'en souviens-tu pas,Quand je te vis si pâle‖ au toucher de mon aile,Et que, les yeux en pleurs,‖ tu tombas dans mes bras ?Ah ! je t'ai consolé‖ d'une amère souffrance !Hélas ! bien jeune encor,‖ tu le mourais d'amour.Console-moi ce soir,‖ je me meurs d'espérance ;J'ai besoin de prier‖ pour vivre jusqu'au jour.

LE POÈTE

Est-ce toi dont la voix m'appelle,O ma pauvre Muse, est-ce toi ?O ma fleur ! ô mon immortelle !Seul être pudique et fidèleOù vive encor l'amour de moi !Oui, le voilà, c'est toi, ma blonde,C'est toi, ma maîtresse et ma sœur !Et je sens, dans la nuit profonde,De ta robe d'or qui m'inondeLes rayons glisser dans mon cœur.

LA MUSE

Poète, prends ton luth ;‖ c'est moi, ton immortelle,Qui l'ai vu cette nuit‖ triste et silencieux,Et qui, comme un oiseau‖ que sa couvée appelle,Pour pleurer avec loi,‖ descends du haut des cieux.Viens, lu souffres, ami.‖ Quelque ennui solitaireTe ronge ; quelque chose‖ a gémi dans ton cœur ;Quelque amour t'est venu,‖ comme on en voit sur terre,Une ombre de plaisir,‖ un semblant de bonheur.Viens ! chantons devant Dieu ;‖ chantons dans tes pensées,Dans tes plaisirs perdus,‖ dans tes peines passées ;Partons, dans un baiser,‖ pour un monde inconnu.Éveillons au hasard‖ les échos de la vie,Parlons-nous de bonheur,‖ de gloire, et de folie,Et que ce soit un rêve,‖ et le premier venu.Inventons quelque part‖ des lieux où l'on oublie ;Parlons, nous sommes seuls ;‖ l'univers est à nous.Voici la verte Écosse,‖ et la brune Italie,Et la Grèce, ma mère,‖ où le miel est si doux ;Argos, et Ptéléon,‖ ville des hécatombes,Et Messa la divine,‖ agréable aux colombes ;Et le front chevelu‖ du Pélion changeant ;Et le bleu Titarèse,‖ et le golfe d'argentQui montre dans ses eaux,‖ où le cygne se mire,La blanche Oloossone‖ à la blanche Camyre.Dis-moi, quel songe d'or‖ nos chants vont-ils bercer ?D'où vont venir les pleurs‖ que nous allons verser ?Ce matin, quand le jour‖ a frappé ta paupière,Quel séraphin pensif,‖ courbé sur ton chevet,Secouait des lilas‖ dans sa robe légère,Et te contait tout bas‖ les amours qu'il rêvait ?Chanterons-nous l'espoir,‖ la tristesse ou la joie ?Tremperons-nous de sang‖ les bataillons d'acier ?Suspendrons-nous l'amant‖ sur l'échelle de soie ?Jetterons-nous au vent‖ l'écume du coursier ?Dirons-nous quelle main,‖ dans les lampes sans nombreDe la maison céleste,‖ allume nuit et jourL'huile sainte de vie‖ et d'éternel amour ?Crierons-nous à Tarquin :‖ « Il est temps, voici l'ombre !Descendrons-nous cueillir‖ la perle au fond des mers ?Mènerons-nous la chèvre‖ aux ébéniers amers ?Montrerons-nous le ciel‖ à la Mélancolie ?Suivrons-nous le chasseur‖ sur les monts escarpés ?La biche le regarde ;‖ elle pleure et supplie ;Sa bruyère l'attend ;‖ ses faons sont nouveau-nés ;Il se baisse, il l'égorge,‖ il jette à la curéeSur les chiens en sueur‖ son cœur encor vivant.Peindrons-nous une vierge,‖ à la joue empourprée,S'en allant à la messe,‖ un page la suivant ?Et d'un regard distrait,‖ à côté de sa mère,Sur sa lèvre entr'ouverte‖ oubliant sa prière,Elle écoute en tremblant‖ dans l'écho du pilier,Résonner l'éperon‖ d'un hardi cavalier.Dirons-nous aux héros‖ des vieux temps de la FranceDe monter tout armés‖ aux créneaux de leurs tours,Et de ressusciter‖ la naïve romanceQue leur gloire oubliée‖ apprit aux troubadours ?Vêtirons-nous de blanc‖ une molle élégie ?L'homme de Waterloo‖ nous dira-t-il sa vie,Et ce qu'il a fauché‖ du troupeau des humains,Avant que l'envoyé‖ de la nuit éternelleVînt sur son tertre vert‖ l'abattre d'un coup d'aile,Et sur son cœur de fer‖ lui croiser les deux mains ?Clouerons-nous au poteau‖ d'une satire altièreLe nom sept fois vendu‖ d'un pâle pamphlétaire,Qui, poussé par la faim,‖ du fond de son oubli,S'en vient, tout grelottant‖ d'envie et d'impuissance,Sur le front du génie‖ insulter l'espérance,Et mordre le laurier‖ que son souffle a sali ?Prends ton luth ! prends ton luth !‖ je ne peux plus me taire.Mon aile me soulève‖ au souffle du printemps.Le veut va m'emporter ;‖ je vais quitter la terre.Une larme de toi !‖ Dieu m'écoute ; il est temps.

LE POÈTE

S'il ne te faut, ma sœur chérie,Qu'un baiser d'une lèvre amie,Et qu'une larme de mes yeux,Je te les donnerai sans peine ;De nos amours qu'il te souvienne,Si lu remontes dans les cieux.Je ne chante ni l'espérance,Ni la gloire, ni le bonheur,Hélas ! pas même la souffrance.La bouche garde le silence,Pour écouter parler le cœur.

LA MUSE

Crois-tu donc que je sois‖ comme le vent d'automne,Qui se nourrit de pleurs‖ jusque sur un tombeau,Et pour qui la douleur‖ n'est qu'une goutte d'eau ?O poète ! un baiser,‖ c'est moi qui te le donne ;L'herbe que je voulais‖ arracher de ce lieu,C'est ton oisiveté ;‖ ta douleur est à Dieu.Quel que soit le souci‖ que ta jeunesse endure,Laisse-la s'élargir,‖ cette sainte blessureQue les noirs séraphins‖ t'ont faite au fond du cœur ;Rien ne nous rend si grands‖ qu'une grande douleur.Mais, pour en être atteint,‖ ne crois pas, ô poète,Que ta voix ici-bas‖ doive rester muette.Les plus désespérés‖ sont les chants les plus beaux,Et j'en sais d'immortels‖ qui sont de purs sanglots.Lorsque le pélican,‖ lassé d'un long voyage,Dans les brouillards du soir‖ retourne à ses roseaux,Ses petits affamés‖ courent sur le rivageEn le voyant au loin‖ s'abattre sur les eaux.Déjà, croyant saisir‖ et partager leur proie,Ils courent à leur père‖ avec des cris de joie,En secouant leurs becs‖ sur leurs goitres hideux.Lui, gagnant à pas lents‖ une roche élevée,De son aile pendante‖ abritant sa couvée,Pêcheur mélancolique,‖ il regarde les cieux.Le sang coule à longs flots‖ de sa poitrine ouverte ;En vain il a des mers‖ fouillé la profondeur ;L'Océan était vide,‖ et la plage déserte ;Pour toute nourriture‖ il apporte son cœur.Sombre et silencieux,‖ étendu sur la pierre,Partageant à ses fils‖ ses entrailles de père,Dans son amour sublime‖ il berce sa douleur ;El regardant couler‖ sa sanglante mamelle,Sur son festin de mort‖ il s'affaisse et chancelle,Ivre de volupté,‖ de tendresse et d'horreur.Mais parfois, au milieu‖ du divin sacrifice,Fatigué de mourir‖ dans un trop long supplice,Il craint que ses enfants‖ ne le laissent vivant ;Alors il se soulève,‖ ouvre son aile au vent,Et se frappant le cœur‖ avec un cri sauvage,Il pousse dans la nuit‖ un si funèbre adieu,Que les oiseaux des mers‖ désertent le rivage,Et que le voyageur‖ attardé sur la plage,Sentant passer la mort,‖ se recommande à Dieu.Poète, c'est ainsi‖ que font les grands poètes.Ils laissent s'égayer‖ ceux qui vivent un temps ;Mais les festins humains‖ qu'ils servent à leurs fêtesRessemblent la plupart‖ à ceux des pélicans.Quand ils parlent ainsi‖ d'espérances trompées,De tristesse et d'oubli,‖ d'amour et de malheur,Ce n'est pas un concert‖ à dilater le cœur.Leurs déclamations‖ sont comme des épées ;Elles tracent dans l'air‖ un cercle éblouissant ;Mais il y pend toujours‖ quelque goutte de sang.

LE POÈTE

O muse, spectre insatiable,Ne m'en demande pas si long.L'homme n'écrit rien sur le sableA l'heure où passe l'aquilon.J'ai vu le temps où ma jeunesseSur mes lèvres était sans cessePrêle à chanter comme un oiseau,Mais j'ai souffert un dur martyre,Et le moins que j'en pourrais dire,Si je l'essayais sur ma lyre,La briserait comme un roseau.

Versification

Forme
Strophes variées
Rimes
18[abab] 26[aa] 2[abbba] 10[abba] 1[abbaccca] 4[abaab]
Mètre
Alexandrins et octosyllabes (153 de 12, 49 de 8)· profil 8, 6+6
Mots à la rime
a baiser / s'embraser masculine, classiqueb éclore / l'aurore féminine, classiquec poser / baiser masculine, classiquea vallée / voilée féminine, classiqueb forêt / disparaît masculine, classiquec prairie / fleurie / rêverie féminine, classiquea pelouse / jalouse féminine, classiqueb odorant / mourant masculine, classiquec bien-aimée / ramée féminine, classiqued doux / époux masculine, classiquee nature / murmure féminine, classiquea vite / s'agite féminine, classiqueb épouvanté / clarté / pauvreté masculine, classiquec porte / morte féminine, classiqued frissonne / Personne / sonne féminine, classiquea jeunesse / l'oppresse féminine, classiqueb Dieu / feu masculine, classiquec belle / aile féminine, classiqued pas / bras masculine, classiquee souffrance / d'espérance féminine, classiquef d'amour / jour masculine, classiquea m'appelle / immortelle / fidèle féminine, classiqueb toi / moi masculine, classiquec blonde / profonde / m'inonde féminine, classiqued sœur / cœur masculine, classiquea immortelle / appelle féminine, classiqueb silencieux / cieux masculine, classiquec solitaire / terre féminine, classiqued cœur / bonheur masculine, classiquee pensées / passées féminine, classiquef inconnu / venu masculine, classiqueg vie / folie féminine, classiqueh oublie / Italie féminine, classiquei nous / doux masculine, classiquej hécatombes / colombes féminine, classiquek changeant / d'argent masculine, classiquel mire / Camyre féminine, classiquem bercer / verser masculine, classiquen paupière / légère féminine, classiqueo chevet / rêvait masculine, classiquep joie / soie féminine, classiqueq d'acier / coursier masculine, classiquer nombre / l'ombre féminine, classiques jour / amour masculine, classiquet mers / amers masculine, classiqueu Mélancolie / supplie féminine, classiquev escarpés / nouveau-nés masculine, classiquew curée / empourprée féminine, classiquex vivant / suivant masculine, classiquey mère / prière féminine, classiquez pilier / cavalier masculine, classiquea France / romance féminine, classiqueb tours / troubadours masculine, classiquec élégie / vie féminine, classiqued humains / mains masculine, classiquee éternelle / d'aile féminine, classiquef altière / pamphlétaire féminine, classiqueg oubli / sali masculine, classiqueh d'impuissance / l'espérance féminine, classiquei taire / terre féminine, classiquej printemps / temps masculine, classiquea chérie / amie féminine, classiqueb yeux / cieux masculine, classiquec peine / souvienne féminine, classiqued l'espérance / souffrance / silence féminine, classiquee bonheur / cœur masculine, classiquea d'automne / donne féminine, classiqueb tombeau / d'eau masculine, classiquec lieu / Dieu masculine, classiqued endure / blessure féminine, classiquee cœur / douleur masculine, classiquef poète / muette féminine, classiqueg beaux / sanglots masculine, classiqueh voyage / rivage féminine, classiquei roseaux / eaux masculine, classiquej proie / joie féminine, classiquek hideux / cieux masculine, classiquel élevée / couvée féminine, classiquem ouverte / déserte féminine, classiquen profondeur / cœur masculine, classiqueo pierre / père féminine, classiquep douleur / d'horreur masculine, classiqueq mamelle / chancelle féminine, classiquer sacrifice / supplice féminine, classiques vivant / vent masculine, classiquet sauvage / rivage / plage féminine, classiqueu adieu / Dieu masculine, classiquev poètes / fêtes féminine, classiquew temps / pélicans masculine, classiquex trompées / épées féminine, classiquey malheur / cœur masculine, classiquez éblouissant / sang masculine, classiquea insatiable / sable féminine, classiqueb long / l'aquilon masculine, classiquec jeunesse / cesse féminine, classiqued oiseau / roseau masculine, classiquee martyre / dire / lyre féminine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 0.8· écart moyen à la rime classique 0.1

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

202 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poésies nouvelles, Paris, Texte établi par Maurice Allem, Paris, Garnier Frères, 1967, publié par les éditions Classiques Garnier, 1967· numérisation Enclitt· Sources