Réglages

Mémorisé dans ce navigateur.

Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Poésies nouvelles, 1852

Lucie

Alfred de Musset· ÉLÉGIE· strophes variées, alexandrins et octosyllabes, 74 vers

Mes chers amis, quand je mourrai,Plantez un saule au cimetière.J'aime son feuillage éploré ;La pâleur m'en est douce et chère,Et son ombre sera légèreA la terre où je dormirai.

Un soir, nous étions seuls ;‖ j'étais assis près d'elle.Elle penchait la tête,‖ et sur son clavecinLaissait, tout en rêvant,‖ flotter sa blanche main.Ce n'était qu'un murmure ;‖ on eût dit les coups d'aileD'un zéphyr éloigné‖ glissant sur des roseaux,Et craignant en passant‖ d'éveiller les oiseaux.Les tièdes voluptés‖ des nuits mélancoliquesSortaient autour de nous‖ du calice des fleurs.Les marronniers du parc‖ et les chênes antiquesSe berçaient doucement‖ sous leurs rameaux en pleurs.Nous écoutions la nuit ;‖ la croisée entr'ouverteLaissait venir à nous‖ les parfums du printemps ;Les vents étaient muets ;‖ la plaine était déserte ;Nous étions seuls, pensifs,‖ et nous avions quinze ans.Je regardais Lucie.‖ — Elle était pâle et blonde.Jamais deux yeux plus doux‖ n'ont du ciel le plus purSondé la profondeur,‖ et réfléchi l'azur.Sa beauté m'enivrait ;‖ je n'aimais qu'elle au monde.Mais je croyais l'aimer‖ comme on aime une sœur,Tant ce qui venait d'elle‖ était plein de pudeur !Nous nous tûmes longtemps ;‖ ma main louchait la sienne.Je regardais rêver‖ son front triste et charmant,Et je sentais dans l'âme,‖ à chaque mouvement,Combien peuvent sur nous,‖ pour guérir toute peine,Ces deux signes jumeaux‖ de paix et de bonheur,Jeunesse de visage,‖ et jeunesse de cœur.La lune, se levant‖ dans un ciel sans nuage,D'un long réseau d'argent‖ tout à coup l'inonda.Elle vit dans mes yeux‖ resplendir son image ;Son sourire semblait‖ d'un ange ; elle chanta.

Fille de la douleur,‖ harmonie ! harmonie !Langue que pour l’amour inventa le génie !Qui nous vint d'Italie,‖ et qui lui vint-des cieux !Douce langue du cœur,‖ la seule où la pensée,Cette vierge craintive‖ et d'une ombre offensée,Passe en gardant son voile,‖ et sans craindre les yeux !Qui sait ce qu'un enfant‖ peut entendre et peut direDans tes soupirs divins‖ nés de l'air qu'il respire,Tristes comme son cœur,‖ et doux comme sa voix ?On surprend un regard,‖ une larme qui coule ;Le reste est un mystère‖ ignoré de la foule,Comme celui des flots,‖ de la nuit et des bois !

Nous étions seuls, pensifs ;‖ je regardais Lucie.L'écho de sa romance‖ en nous semblait frémir.Elle appuya sur moi‖ sa tète appesantie…Sentais-tu dans ton cœur‖ Desdemona gémir,Pauvre enfant ? Tu pleurais ;‖ sur la bouche adoréeTu laissas tristement‖ mes lèvres se poser,Et ce fut la douleur‖ qui reçut mon baiser.Telle je t'embrassai,‖ froide et décolorée,Telle, deux mois après,‖ lu fus mise au tombeau.Telle, ô ma chaste fleur,‖ tu t'es évanouie.Ta mort fut un sourire‖ aussi doux que ta vie,El tu fus rapportée‖ à Dieu dans ton berceau.

Doux mystères du toit‖ que l'innocence habite,Chansons, rêves d'amour,‖ rires, propos d'enfant,Et toi, charme inconnu‖ dont rien ne se défend,Qui fis hésiter Faust‖ au seuil de Marguerite,Candeur des premiers jours,‖ qu'êtes-vous devenus ?

Paix profonde à ton âme,‖ enfant ! à la mémoire !Adieu ! la blanche main‖ sur le clavier d'ivoireDurant les nuits d'été‖ ne voltigera plus…

Mes chers amis, quand je mourrai,Plantez un saule au cimetière.J'aime son feuillage éploré ;La pâleur m'en est douce et chère,Et son ombre sera légèreA la terre où je dormirai.

Versification

Forme
Strophes variées
Rimes
2[ababba] 9[abba] 5[aa] 4[abab]
Mètre
Alexandrins et octosyllabes (62 de 12, 12 de 8)· profil 8, 6+6
Mots à la rime
a mourrai / éploré / dormirai masculine, classiqueb cimetière / chère / légère féminine, équivalentea d'elle / d'aile féminine, classiqueb clavecin / main masculine, classiquec roseaux / oiseaux masculine, équivalented mélancoliques / antiques féminine, classiquee fleurs / pleurs masculine, classiquef entr'ouverte / déserte féminine, classiqueg printemps / ans masculine, classiqueh blonde / monde féminine, classiquei pur / l'azur masculine, classiquej sœur / pudeur masculine, classiquek sienne / peine féminine, classiquel charmant / mouvement masculine, classiquem bonheur / cœur masculine, classiquen nuage / image féminine, classiqueo l'inonda / chanta masculine, classiquea harmonie / génie féminine, classiqueb cieux / yeux masculine, classiquec pensée / offensée féminine, classiqued dire / respire féminine, classiquee voix / bois masculine, classiquef coule / foule féminine, classiquea Lucie / appesantie féminine, classiqueb frémir / gémir masculine, classiquec adorée / décolorée féminine, classiqued poser / baiser masculine, classiquee tombeau / berceau masculine, classiquef évanouie / vie féminine, classiquea habite / Marguerite féminine, classiqueb d'enfant / défend masculine, classiquec devenus / plus masculine, classiquea mémoire / d'ivoire féminine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.0· écart moyen à la rime classique 0.0

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

74 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poésies nouvelles, Paris, Texte établi par Maurice Allem, Paris, Garnier Frères, 1967, publié par les éditions Classiques Garnier, 1967· numérisation Enclitt· Sources