Poésies nouvelles, 1852
Une soirée perdue
J'étais seul, l'autre soir,‖ au Théâtre-Français,Ou presque seul ; l'auteur‖ n'avait pas grand succès.Ce n'était que Molière,‖ et nous savons de resteQue ce grand maladroit‖ qui fit un jour AlcesteIgnora le bel art‖ de chatouiller l'esprit,Et de servir à point‖ un dénoûment bien cuit.Grâce à Dieu, nos auteurs‖ ont changé de méthode,Et nous aimons bien mieux‖ quelque drame à la mode,Où l'intrigue, enlacée‖ et roulée en feston,Tourne comme un rébus‖ autour d'un mirliton.
J'écoutais cependant‖ cette simple harmonie,Et comme le bon sens‖ fait parler le génie,J'admirais quel amour‖ pour l'âpre véritéEut cet homme si fier‖ en sa naïveté,Quel grand et vrai savoir‖ des choses de ce monde,Quelle mâle gaîté,‖ si triste et si profondeQue, lorsqu'on vient d'en rire,‖ on devrait en pleurer !Et je me demandais :‖ Est-ce assez d'admirer ?Est-ce assez de venir,‖ un soir, par aventure,D'entendre au fond de l'âme‖ un cri de la nature,D'essuyer une larme,‖ et de partir ainsi,Quoi qu'on fasse d'ailleurs,‖ sans en prendre souci ?Enfoncé que j'étais‖ dans celte rêverie,Çà et là, toutefois,‖ lorgnant la galerie,Je vis que, devant moi,‖ se balançait gaîmentSous une tresse noire‖ un cou svelte et charmant ;Et, voyant cet ébène‖ enchâssé dans l'ivoire,Un vers d'André Chénier‖ chanta dans ma mémoire,Un vers presque inconnu,‖ refrain inachevé,Frais comme le hasard,‖ moins écrit que rêvé.J'osai m'en souvenir,‖ même devant Molière ;Sa grande ombre, à coup sûr,‖ ne s'en offensa pas ;Et, tout en écoutant,‖ je murmurais tout bas,Regardant cette enfant‖ qui ne s'en doutait guère :« Sous votre aimable tête‖ un cou blanc, délicat,« Se plie, et de la neige‖ effacerait l'éclat, »
Puis je songeais encore‖ (ainsi va la pensée)Que l'antique franchise,‖ à ce point délaissée,Avec notre finesse‖ et notre esprit moqueur,Ferait croire, après tout,‖ que nous manquons de cœur :Que c'était une triste‖ et honteuse misèreQue celle solitude‖ à l'entour de Molière,Et qu'il est pourtant temps,‖ comme dit la chanson,De sortir de ce siècle,‖ ou d'en avoir raison ;Car à quoi comparer‖ cette scène embourbée,Et l'effroyable honte‖ où la muse est tombée ?La lâcheté nous bride,‖ et les sols vont disantQue sous ce vieux soleil‖ tout est fait à présent ;Comme si les travers‖ de la famille humaineNe rajeunissaient pas‖ chaque an, chaque semaine.Noire siècle a ses mœurs,‖ partant, sa vérité ;Celui qui l'ose dire‖ est toujours écouté.
Ah ! j'oserais parler,‖ si je croyais bien dire.J'oserais ramasser‖ le fouet de la satire,Et l'habiller de noir,‖ cet homme aux rubans verts,Qui se lâchait jadis‖ pour quelques mauvais vers.S'il rentrait aujourd'hui‖ dans Paris, la grand'ville,Il y trouverait mieux‖ pour émouvoir sa bileQu'une méchante femme‖ et qu'un méchant sonnet ;Nous avons autre chose‖ à mettre au cabinet.O notre maître à tous !‖ si ta tombe est fermée,Laisse-moi dans ta cendre,‖ un instant ranimée,Trouver une étincelle,‖ et je vais l'imiter !Apprends-moi de quel ton,‖ dans la bouche hardie,Parlait la vérité,‖ ta seule passion,Et pour me faire entendre,‖ à défaut du génie,J'en aurai le courage‖ et l'indignation !
Ainsi je caressais‖ une folle chimère.Devant moi cependant,‖ à côté de sa mère,L'enfant restait toujours,‖ et le cou svelte et blancSous les longs cheveux noirs‖ se bercail mollement.Le spectacle fini,‖ la charmante inconnueSe leva. Le beau cou,‖ l'épaule à demi nue,Se voilèrent ; la main‖ glissa dans le manchon ;El lorsque je la vis‖ au seuil de sa maisonS'enfuir, je m'aperçus‖ que je l'avais suivie.Hélas ! mon cher ami,‖ c'est là toute ma vie.Pendant que mon esprit‖ cherchait sa volonté,Mon corps savait la sienne,‖ et suivait la beauté ;Et quand je m'éveillai‖ de cette rêverie,Il ne m'en restait plus‖ que l'image chérie :« Sous votre aimable tête,‖ un cou blanc, délicat,» Se plie, et de la neige‖ effacerait l'éclat. »
Juillet 1840.
Versification
- Forme
- Strophes variées
- Rimes
- 35[aa] 1[abba] 1[aabba] 1[abab]
- Mètre
- Alexandrins· profil 6+6
- Mots à la rime
- a Théâtre-Français / succès masculine, classiqueb reste / Alceste féminine, classiquec l'esprit / cuit masculine, classiqued méthode / mode féminine, classiquee feston / mirliton masculine, classiquea harmonie / génie féminine, classiqueb vérité / naïveté masculine, classiquec monde / profonde féminine, classiqued pleurer / d'admirer masculine, classiquee aventure / nature féminine, classiquef ainsi / souci masculine, classiqueg rêverie / galerie féminine, classiqueh gaîment / charmant masculine, classiquei l'ivoire / mémoire féminine, classiquej inachevé / rêvé masculine, classiquek Molière / guère féminine, classiquel pas / bas masculine, classiquem délicat / l'éclat masculine, classiquea pensée / délaissée féminine, classiqueb moqueur / cœur masculine, classiquec misère / Molière féminine, classiqued chanson / raison masculine, classiquee embourbée / tombée féminine, classiquef disant / présent masculine, classiqueg humaine / semaine féminine, classiqueh vérité / écouté masculine, classiquea dire / satire féminine, classiqueb verts / vers masculine, classiquec grand'ville / bile féminine, classiqued sonnet / cabinet / l'imiter masculine, classiquee fermée / ranimée féminine, classiquef hardie / génie féminine, équivalenteg passion / l'indignation masculine, classiquea chimère / mère féminine, classiqueb blanc / mollement masculine, classiquec inconnue / nue féminine, classiqued manchon / maison masculine, classiquee suivie / vie féminine, classiquef volonté / beauté masculine, classiqueg rêverie / chérie féminine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.3· écart moyen à la rime classique 0.1
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
83 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poésies nouvelles, Paris, Texte établi par Maurice Allem, Paris, Garnier Frères, 1967, publié par les éditions Classiques Garnier, 1967· numérisation Enclitt· Sources