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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Poésies posthumes, 1857

Embuscade

Alfred de Musset· 1 distiques, alexandrins, 71 vers

Trois pierres sur la dune,‖ au revers trois bandits,Trois stylets dans leur sein.‖ Sur les flots alourdisOù commence avec l'ombre‖ à s'engrosser la nue,Dégoutte, au long des toits,‖ une onde tiède et nue.C'est entre chien et loup,‖ comme on dit. Par instant,A peine au quai noirci‖ passe un manteau flottant.D'ailleurs, la grève est large‖ et sombre. Les lanternesEn spectres incertains‖ y croisent leurs feux ternes.Pas un pied n'y remue,‖ et chaque coup de ventFait heurter une vitre‖ en un prochain couvent.— Pippo, dit l'un des trois,‖ estimes-tu qu'en sommeCe vieux renard nous ait‖ assez payé notre homme ?J'ai vent que le bon sir‖ est dur sur les écusEt qu'il n'en mourrait pas‖ pour donner un peu plus !— Bah ! dit l'autre, as-tu peur ?‖ Voilà deux matinéesQue je passe à rien faire,‖ et mes après-dînéesA dormir contre un mur,‖ au bas d'un escalier…On s'ennuie à la fin.‖ D'ailleurs, le cavalierMort, à nous le cheval !‖ Ça fera des cigaresPour un mois, et de quoi‖ remonter nos guitares !Et si l'homme est à pied,‖ nous aurons le pourpoint,Sans compter les revers,‖ s'il met l'épée au poing !— Dieu le sait ! dit Pippo.‖ Le ventre à la besogne,Et non le dos ! Mieux vaut‖ la hart que la vergogne !— Paix, bavards ! prit le tiers.‖ On vient, êtes-vous prêts ?C'est le temps d'escrimer,‖ et gare les jarrets !Tous trois, sur leurs poignards‖ s'inclinent. — Mais l'alerteEst fausse, Gaëtan !‖ La plume est noire ou verte,Et celle qu'il nous faut‖ est blanche ! — Mort de Dieu !Prit le premier causeur,‖ est-ce l'heure et le lieuQu'on nous fasse en plein vent‖ garder le pied de grue,D'un temps à ne pas mettre‖ un chien mort dans la rue ?Le tout pour qui ? Pour rien !‖ — Cousin, dit Gaëtan,Si le talon t'en dit,‖ nous voilà deux, va-t'en !— Hum ! dit le vieux brigand,‖ grinçant dans sa moustache,Sans doute autant de pris.‖ Il s'assit. — Que je sache,C'est vrai qu'on m'a payé‖ pour tuer un passant,Mais non pas pour l'attendre !‖ Et s'il en passe cent ?— Vive Dieu, dit Pippo,‖ c'est quand son gibier passeQu'on voit, d'un franc limier,‖ s'il est de bonne race.— Je le veux, poursuivit‖ l'autre, et pour franc limier,Par saint Jean ! nous verrons‖ qui s'enfuit le premier.Me juges-tu le cœur‖ si faible, et qu'à la tâchePour avoir le poil gris‖ on ait la main plus lâche ?Sais-tu bien seulement‖ que j'étais condamnéEt qu'on m'avait pendu,‖ que tu n'étais pas né ?Oui, mon fils, et Dieu sait‖ où j'en serais à l'heureQui sonne, si la corde‖ avait été meilleure !Croyez-moi, mes enfants,‖ quand on a, du licou,Vu le prévôt descendre‖ à cheval sur son cou,On comprend qu'il est dur‖ d'aller gagner sa vieA guetter les passants‖ sur les quais, par la pluie,Et que les gens heureux‖ sont les lazzaroniQui vivent d'eau, de fruits‖ et de macaroni.— Vrai, dit l'autre, en ce cas,‖ tu sais mieux que personneCe que pèse un gredin‖ dans sa peau ! Je m'étonneQue Satan, t'ayant pris‖ à la gorge une fois,Ne t'ait pas, dans la nuque,‖ enfoncé mieux les doigts !Étais-tu donc trop maigre ?‖ Ou si c'est que ton âmeS'est rouillée à l'étui‖ comme une vieille lame ?— Je ne sais, mon enfant,‖ c'est un moment passé !Mais ma barbe, à l'endroit‖ n'a jamais repoussé !— Bavards, reprit encor‖ le tiers, ferez-vous trêve ?Je viens de voir un lac‖ aborder à la grève ;Laissez le prendre au large,‖ et ne nous montrons pasAvant qu'il ait paru‖ sous ce falot, là-bas !— Cette fois, dit Pippo,‖ c'est lui-même ! Et l'ouvrageNous vient ! Voici l'oiseau :‖ je l'avise au plumage !Main haute et chapeau bas !…Ce qui fut dit fut fait,Quelqu'un le long du mur‖ arrivait en effet.

Versification

Forme
1 distiques (distiques)
Rimes
35((aa))
Mètre
Alexandrins· profil 6+6
Strophes
1 distiques
Mots à la rime
a bandits / alourdis masculine, classiqueb nue féminine, classiquec instant / flottant masculine, classiqued lanternes / ternes féminine, classiquee vent / couvent masculine, classiquef somme / homme féminine, classiqueg écus / plus masculine, classiqueh matinées / après-dînées féminine, classiquei escalier / cavalier masculine, classiquej cigares / guitares féminine, classiquek pourpoint / poing masculine, non classiquel besogne / vergogne féminine, classiquem prêts / jarrets masculine, classiquen l'alerte / verte féminine, classiqueo Dieu / lieu masculine, classiquep grue / rue féminine, classiqueq Gaëtan / va-t'en masculine, classiquer moustache / sache féminine, classiques passant / cent masculine, classiquet passe / race féminine, classiqueu limier / premier masculine, classiquev tâche / lâche féminine, classiquew condamné / né masculine, classiquex l'heure / meilleure féminine, classiquey licou / cou masculine, classiquez vie / pluie féminine, classiquea lazzaroni / macaroni masculine, classiqueb personne / m'étonne féminine, classiquec fois / doigts masculine, classiqued âme / lame féminine, classiquee passé / repoussé masculine, classiquef trêve / grève féminine, classiqueg pas / là-bas masculine, classiqueh l'ouvrage / plumage féminine, classiquei bas / fait / effet masculine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.5· écart moyen à la rime classique 0.1

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

71 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poésies complètes, Bibliothèque de la Pléiade, Gallimard,Paris, 1951· numérisation poesies.net· Sources