Premières poésies, 1835
Les vœux stériles
Puisque c'est ton métier,‖ misérable poète,Même en ces temps d'orage,‖ où la bouche est muetteTandis que le bras parle,‖ et que la fictionDisparaît comme un songe‖ au bruit de l'action ;Puisque c'est ton métier‖ de faire de ton âmeUne prostituée,‖ et que, joie ou douleur,Tout demande sans cesse‖ à sortir de ton cœur ;Que du moins l'histrion,‖ couvert d'un masque infâme,N'aille pas, dégradant‖ ta pensée avec lui,Sur d'ignobles tréteaux‖ la mettre au pilori ;Que nul plan, nul détour,‖ nul voile ne l'ombrage.Abandonne aux vieillards‖ sans force et sans courageCe travail d'araignée,‖ et tous ces fils honteuxDont s'entoure en tremblant‖ l'orgueil qui craint les yeux.Point d'autel, de trépied,‖ point d'arrière aux profanes !Que ta muse, brisant‖ le luth des courtisanes,Fasse vibrer sans peur‖ l'air de la liberté ;Qu'elle marche pieds nus,‖ comme la Vérité.
Ô Machiavel ! tes pas‖ retentissent encoreDans les sentiers déserts‖ de San Casciano.Là, sous des cieux ardents‖ dont l'air sèche et dévore,Tu cultivais en vain‖ un sol maigre et sans eau.Ta main, lasse le soir‖ d'avoir creusé la terre,Frappait ton pâle front‖ dans le calme des nuits.Là, tu fus sans espoir,‖ sans proches, sans amis ;La vile oisiveté,‖ fille de la misère,A ton ombre en tous lieux‖ se traînait lentement,Et buvait dans ton cœur‖ les flots purs de ton sang :« Qui suis-je ? écrivais-tu ;‖ qu'on me donne une pierre,Une roche à rouler ;‖ c'est la paix des tombeauxQue je fuis, et je tends‖ des bras las du repos. »
C'est ainsi, Machiavel,‖ qu'avec toi je m'écrie :Ô médiocrité,‖ celui qui pour tout bienT'apporte à ce tripot‖ dégoûtant de la vie,Est bien poltron au jeu,‖ s'il ne dit : Tout ou rien.
Je suis jeune ; j'arrive.‖ A moitié de ma route,Déjà las de marcher,‖ je me suis retourné.La science de l'homme‖ est le mépris sans doute ;C'est un droit de vieillard‖ qui ne m'est pas donné.Mais qu'en dois-je penser ?‖ Il n'existe qu'un êtreQue je puisse en entier‖ et constamment connaître,Sur qui mon jugement‖ puisse au moins faire foi,Un seul !… Je le méprise.‖ — Et cet être, c'est moi.
Qu'ai-je fait ? qu'ai-je appris ?‖ — Le temps est si rapide.L'enfant marche joyeux,‖ sans songer au chemin ;Il le croit infini,‖ n'en voyant pas la fin.Tout à coup il rencontre‖ une source limpide,Il s'arrête, il se penche,‖ il y voit un vieillard.Que me dirai-je alors ?‖ Quand j'aurai fait mes peines,Quand on m'entendra dire :‖ Hélas ! il est trop tard ;Quand ce sang, qui bouillonne‖ aujourd'hui dans mes veinesEt s'irrite en criant‖ contre un lâche repos,S'arrêtera, glacé‖ jusqu'au fond de mes os…
Ô vieillesse ! à quoi donc‖ sert ton expérience ?Que te sert, spectre vain,‖ de te courber d'avanceVers le commun tombeau‖ des hommes, si la mortSe tait en y rentrant,‖ lorsque la vie en sort ?N'existait-il donc pas‖ à cette loterieUn joueur par le sort‖ assez bien abattuPour que, me rencontrant‖ sur le seuil de la vie,Il me dît en sortant :‖ N'entrez pas, j'ai perdu !
Grèce, ô mère des arts,‖ terre d'idolâtrie,De mes vœux insensés‖ éternelle patrie,J'étais né pour ces temps‖ où les fleurs de ton frontCouronnaient dans les mers‖ l'azur de l'Hellespont.Je suis un citoyen‖ de tes siècles antiques ;Mon âme avec l'abeille‖ erre sous tes portiques.La langue de ton peuple,‖ ô Grèce, peut mourir ;Nous pouvons oublier‖ le nom de tes montagnes ;Mais qu'en fouillant le sein‖ de tes blondes campagnesNos regards tout à coup‖ viennent à découvrirQuelque dieu de tes bois,‖ quelque Vénus perdue…La langue que parlait‖ le cœur de PhidiasSera toujours vivante‖ et toujours entendue ;Les marbres l'ont apprise,‖ et ne l'oublieront pas.Et toi, vieille Italie,‖ où sont ces jours tranquillesOù sous le toit des cours‖ Rome avait abritéLes arts, ces dieux amis,‖ fils de l'oisiveté ?Quand tes peintres alors‖ s'en allaient par les villes,Élevant des palais,‖ des tombeaux, des autels,Triomphants, honorés,‖ dieux parmi les mortels ;Quand tout, à leur parole,‖ enfantait des merveilles,Quand Rome combattait‖ Venise et les Lombards,Alors c'étaient des temps‖ bienheureux pour les arts !Là, c'était Michel-Ange,‖ affaibli par les veilles,Pâle au milieu des morts,‖ un scalpel à la main,Cherchant la vie au fond‖ de ce néant humain,Levant de temps en temps‖ sa tête appesantie,Pour jeter un regard‖ de colère et d'envieSur les palais de Rome,‖ où, du pied de l'autel,A ses rivaux de loin‖ souriait Raphaël.Là, c'était le Corrège,‖ homme pauvre et modeste,Travaillant pour son cœur,‖ laissant à Dieu le reste ;Le Giorgione, superbe,‖ au jeune TitienMontrant du sein des mers‖ son beau ciel vénitien ;Bartholomé, pensif,‖ le front dans la poussière,Brisant son jeune cœur‖ sur un autel de pierre,Interrogé tout bas‖ sur l'art par Raphaël,Et bornant sa réponse‖ à lui montrer le ciel…Temps heureux, temps aimés !‖ Mes mains alors peut-être,Mes lâches mains, pour vous‖ auraient pu s'occuper ;Mais aujourd'hui pour qui ?‖ dans quel but ? sous quel maître ?L'artiste est un marchand,‖ et l'art est un métier.Un pâle simulacre,‖ une vile copie,Naissent sous le soleil‖ ardent de l'Italie…Nos œuvres ont un an,‖ nos gloires ont un jour ;Tout est mort en Europe,‖ — oui, tout, — jusqu'à l'amour.
Ah ! qui que vous soyez,‖ vous qu'un fatal géniePousse à ce malheureux‖ métier de poésie,Rejetez loin de vous,‖ chassez-moi hardimentToute sincérité ;‖ gardez que l'on ne voieTomber de votre cœur‖ quelques gouttes de sang ;Sinon, vous apprendrez‖ que la plus courte joieCoûte cher, que le sage‖ est ami du repos,Que les indifférents‖ sont d'excellents bourreaux.Heureux, trois fois heureux,‖ l'homme dont la penséePeut s'écrire au tranchant‖ du sabre ou de l'épée !Ah ! qu'il doit mépriser‖ ces rêveurs insensésQui, lorsqu'ils ont pétri‖ d'une fange sans vieUn vil fantôme, un songe,‖ une froide effigie,S'arrêtent pleins d'orgueil,‖ et disent : C'est assez !Qu'est la pensée, hélas !‖ quand l'action commence ?L'une recule où l'autre‖ intrépide s'avance.Au redoutable aspect‖ de la réalité,Celle-ci prend le fer,‖ et s'apprête à combattre ;Celle-là, frêle idole,‖ et qu'un rien peut abattre,Se détourne, en voilant‖ son front inanimé.
Meurs, Weber ! meurs courbé‖ sur ta harpe muette ;Mozart t'attend. — Et toi,‖ misérable poète,Qui que tu sois, enfant,‖ homme, si ton cœur bat,Agis ! jette ta lyre ;‖ au combat, au combat !Ombre des temps passés,‖ tu n'est pas de cet âge.Entend-on le nocher‖ chanter pendant l'orage ?A l'action ! au mal !‖ Le bien reste ignoré.Allons ! cherche un égal‖ à des maux sans remède.Malheur à qui nous fit‖ ce sens dénaturé !Le mal cherche le mal,‖ et qui souffre nous aide.L'homme peut haïr l'homme,‖ et fuir, mais malgré lui,Sa douleur tend la main‖ à la douleur d'autrui :C'est tout. Pour la pitié,‖ ce mot dont on nous leurre,Et pour tous ces discours‖ prostitués sans fin,Que l'homme au cœur joyeux‖ jette à celui qui pleure,Comme le riche jette‖ au mendiant son pain,Qui pourrait en vouloir ?‖ et comment le vulgaire,Quand c'est vous qui souffrez,‖ pourrait-il le sentir,Lui que Dieu n'a pas fait‖ capable de souffrir ?
Allez sur une place,‖ étalez sur la terreUn corps plus mutilé‖ que celui d'un martyr,Informe, dégoûtant,‖ traîné sur une claie,Et soulevant déjà‖ l'âme prête à partir ;La foule vous suivra.‖ Quand la douleur est vraie,Elle l'aime. Vos maux,‖ dont on vous saura gré,Feront horreur à tous,‖ à quelques-uns pitié.Mais changez de façon :‖ découvrez-leur une âmePar le chagrin brisée,‖ une douleur sans fard,Et dans un jeune cœur‖ des regrets de vieillard ;Dites-leur que sans mère,‖ et sans sœur, et sans femme,Sans savoir où verser,‖ avant que de mourir,Les pleurs que votre sein‖ peut encor contenir,Jusqu'au soleil couchant‖ vous n'irez point peut-être.Qui trouvera le temps‖ d'écouter vos malheurs ?On croit au sang qui coule,‖ et l'on doute des pleurs.Votre ami passera,‖ mais sans vous reconnaître.
— Tu te gonfles, mon cœur ?‖… Des pleurs, le croirais-tuTandis que j'écrivais‖ ont baigné mon visage.Le fer me manque-t-il,‖ ou ma main sans courageA-t-elle lâchement‖ glissé sur mon sein nu ?— Non, rien de tout cela.‖ Mais si loin que la haineDe cette destinée‖ aveugle et sans pudeurIra, j'y veux aller.‖ — J'aurai du moins le cœurDe la mener si bas‖ que la honte l'en prenne.
1831
Versification
- Forme
- Strophes variées
- Rimes
- 36[aa] 12[abba] 11[abab] 1[abbacca]
- Mètre
- Alexandrins· profil 6+6
- Mots à la rime
- a poète / muette féminine, classiqueb fiction / l'action masculine, classiquec âme / infâme féminine, classiqued douleur / cœur masculine, classiquee lui / pilori masculine, classiquef l'ombrage / courage féminine, classiqueg honteux / yeux masculine, classiqueh profanes / courtisanes féminine, classiquei liberté / Vérité masculine, classiquea encore / dévore féminine, classiqueb Casciano / eau masculine, classiquec terre / misère / pierre féminine, classiqued nuits / amis masculine, classiquee lentement / sang masculine, non classiquef tombeaux / repos masculine, classiquea m'écrie / vie féminine, classiqueb bien / rien masculine, classiquea route / doute féminine, classiqueb retourné / donné masculine, classiquec être / connaître féminine, classiqued foi / moi masculine, classiquea rapide / limpide féminine, classiqueb chemin / fin masculine, classiquec vieillard / tard masculine, classiqued peines / veines féminine, classiquee repos / os masculine, classiquea expérience / d'avance féminine, classiqueb mort / sort masculine, classiquec loterie / vie féminine, classiqued abattu / perdu masculine, classiquea d'idolâtrie / patrie féminine, classiqueb front / l'Hellespont masculine, classiquec antiques / portiques féminine, classiqued mourir / découvrir masculine, classiquee montagnes / campagnes féminine, classiquef perdue / entendue féminine, classiqueg Phidias / pas masculine, classiqueh tranquilles / villes féminine, classiquei abrité / l'oisiveté masculine, classiquej autels / mortels masculine, classiquek merveilles / veilles féminine, classiquel Lombards / arts masculine, classiquem main / humain masculine, classiquen appesantie / d'envie féminine, classiqueo l'autel / Raphaël masculine, classiquep modeste / reste féminine, classiqueq Titien / vénitien masculine, classiquer poussière / pierre féminine, classiques Raphaël / ciel masculine, classiquet peut-être / maître féminine, classiqueu s'occuper / métier masculine, classiquev copie / l'Italie féminine, classiquew jour / l'amour masculine, classiquea génie / poésie féminine, classiqueb hardiment / sang masculine, classiquec voie / joie féminine, non classiqued repos / bourreaux masculine, classiquee pensée / l'épée féminine, classiquef insensés / assez masculine, classiqueg vie / effigie féminine, classiqueh commence / s'avance féminine, classiquei réalité / inanimé masculine, classiquej combattre / abattre féminine, classiquea muette / poète féminine, classiqueb bat / combat masculine, classiquec âge / l'orage féminine, classiqued ignoré / dénaturé masculine, classiquee remède / aide féminine, classiquef lui / d'autrui masculine, classiqueg leurre / pleure féminine, classiqueh fin / pain masculine, classiquei vulgaire / terre féminine, classiquej sentir / souffrir masculine, classiqueb martyr / partir masculine, classiquec claie / vraie féminine, classiqued gré / pitié masculine, classiquee âme / femme féminine, classiquef fard / vieillard masculine, classiqueg mourir / contenir masculine, classiqueh peut-être / reconnaître féminine, classiquei malheurs / pleurs masculine, classiquea croirais-tu / nu masculine, classiqueb visage / courage féminine, classiquec haine / prenne féminine, classiqued pudeur / cœur masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 0.6· écart moyen à la rime classique 0.1
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
171 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Premières poésies, Paris, Texte établi par Maurice Allem, Paris, Garnier Frères, 1967, publié par les éditions Classiques Garnier, 1967· numérisation Enclitt· Sources