Œuvres complètes (poésies), 1826‑1846· Élégies nationales et satires politiques
A Béranger
Des chants, voilà toute sa vie !Ainsi qu’un brouillard vaporeux,Le souffle animé de l’envieGlissa sur son cœur généreux :Toujours sa plus chère espéranceRêva le bonheur de la France ;Toujours il respecta les lois.Mais les haines sont implacables,Et sur le banc des vils coupablesLa vertu s’assied quelquefois.
Qu’a-t-il fait ? pourquoi le proscrire ?Ah ! c’est encor pour des chansons :Courage ! étouffez la satire,Au lieu d’écouter ses leçons.Quand une secte turbulente,Levant sa tête menaçante,Brave les décrets souverains,Vous restez muets, sans vengeance,Et vous n’usez de la puissanceQue pour combattre des refrains.
O Béranger ! muse chérie !Toi dont la voix unit toujoursLe souvenir de la patrieAu souvenir de tes amours,Tendre ami, poëte sublime,Du pouvoir jaloux qui t’opprimeTes nobles chants seront vainqueurs ;Car ils parlent de notre gloireEt, comme un récit de victoire,Ils ont fait palpiter nos cœurs.
Un jour viendra, la France émueRendra justice à tes vertus ;On verra surgir ta statue.Mais alors tu ne seras plus !Car un poëte sur la terreDoit lutter contre la misèreEt des détracteurs odieux,Jusqu’au jour où, brisant ses chaînes,Le droit vient terminer ses peinesEt le placer au rang des dieux.
Mais nous que charma son délireQuand il chantait la liberté,Accourons, enfants de la lyre,Devançons la postérité.Pour célébrer notre poëte,Pour poser des fleurs sur sa tête,N’attendons pas qu’il ait vécu.Si dans la lutte qui s’engageSon sort doit être l’esclavage,Redisons tous : Gloire au vaincu !
1828.
50 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres complètes, Paris, Michel Lévy frères, 1877· numérisation gallica.fr· Sources