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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Œuvres complètes (poésies), 1826‑1846· Élégies nationales et satires politiques

Le peuple

— 1830 —

Gérard de Nerval· 70 vers

Son nom.

O vous qui célébrez tous les pouvoirs, ainsiQue le canon des Invalides ;Et qui pendant la lutte aussiN’êtes jamais plus homicides ;Les temps sont accomplis, le sort s’est déclaré,La force sous le droit succombe ;Par un effort désespéréLa liberté sort de sa tombe !A présent paraissez ; à la tête des rangsCherchez quelques héros à proclamer très-grands :Mais entre tous les noms que le siècle répète,Un seul reste à chanter, cherchez, encore un nom,Plus noble qu’Orléans, plus beau que la Fayette,Et plus grand que Napoléon.

Sa gloire.

Le Peuple ! — Trop longtemps on n’a vu dans l’histoirePour l’œuvre des sujets que des rois admirés,Les arts dédaignaient une gloireQui n’avait pas d’habits dorés ;A la cour seule était l’éclat et le courage,Et le bon goût et le vrai beau ;Les vêtements grossiers du peuple et son langageFaisaient rougir la muse et souillaient le pinceau.Qu’enfin ce préjugé s’efface !Nous avons vu le peuple et la cour face à face,Elle ameutant en vain ses rouges bataillons.Lui sous leur jeu cruel marchant aux Tuileries ;Elle tremblante et vile avec ses broderies,Lui sublime avec ses haillons !

Sa force.

C’est que le peuple aussi, malheur à qui l’éveille !Lorsque paisible il dort sur la foi des serments :Il laisse bourdonner longtempsLa tyrannie à son oreille.Il semble Gulliver environné de nains.Voyez, par des fils innombrables,Des milliers de petites mainsFixer ses membres redoutables.Ils y montent enfin, triomphent. le voilàBien lié. Que faut-il pour briser tout cela ?Qu’il se lève ! Déjà de ses mains désarméesIl lutte avec les forts où gît la trahison,Et son pied en passant couche à bas les arméesComme les crins d’une toison.

Sa vertu.

Je crois le voir encor, le peuple, aux Tuileries,Alors que sous ses pas tout le palais trembla ;Que de richesses étaient là !Étincelantes pierreries,Trône, manteau royal sur la terre jeté,Colliers, habits, cordons oubliés dans la fuite,Enfin, tout ce qu’avait la famille proscriteDe grandeur et de majesté.Eh bien, de ces trésors, rien, pour lui qui le tente ;En les foulant aux pieds sa justice est contente,Et, dans ce grand château d’où les valets ont fui,Partout, sans rien détruire, il regarde, il pénètre,Montrant qu’il est le roi, montrant qu’il est le maître,Et que tout cela, c’est à lui !

Son repos.

Non, rien de ces trésors qu’il voit avec surpriseNe le tente ! Il confie à des princes nouveauxSa couronne qu’il a reprise,Et puis retourne à ses travaux.Maintenant, courtisans de tout pouvoir qui règne,Accourez ; battez-vous, traînez-vous à genoux,Pour ces oripeaux qu’il dédaigneEt qui ne sont faits que pour vous.Mais, lorsque des grandeurs vous atteindrez le faîte,N’ayez point trop d’orgueil d’être assis sur sa tête,Et craignez de peser sur lui trop lourdement ;Car, tranquille au plus bas de l’immense édifice,Pour que tout, au-dessus, penche et se démolisse,Il ne lui faut qu’un mouvement !

Août 1830.

70 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres complètes, Paris, Michel Lévy frères, 1877· numérisation gallica.fr· Sources