Réglages

Mémorisé dans ce navigateur.

Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Œuvres complètes (poésies), 1826‑1846· Élégies nationales et satires politiques

A Victor Hugo

Gérard de Nerval· 62 vers

I

Oh ! le vingt-huit juillet, quand les couleurs chéries,Joyeuses, voltigeaient sur les toits endormis,Après que dans le Louvre et dans les TuileriesOn eut traqué les ennemis !Le plus fort était fait : que cette nuit fut belle !Près du retranchement par nos mains élevé,Combien nous étions fiers de faire sentinelleEn foulant le sol dépavé !

O nuit d’indépendance, et de gloire, et de fête !Rien au-dessus de nous ! pas un gouvernementN’osait encor montrer la tête !Comme on se sentait fort dans un pareil moment !Que de gloire, que d’espéranceOn était d’une taille immense,Et l’on respirait largement ;

II

Ce n’est pas la licence, hélas ! que je demande ;Mais, si quelqu’un alors nous eût dit que bientôtCette liberté-là, qui naissait toute grande,On la remettrait au maillot !Que des ministres rétrogrades,Habitants de palais encore mal lavésDu pur sang de nos camarades,Ne verraient dans les barricadesQu’un dérangement de pavés !

Ils n’étaient donc point là, ces hommes qui, peut-êtreApôtres en secret d’un pouvoir détesté,Ont en vain renié leur maîtreDepuis que le coq a chanté !…Ils n’ont point vu sous la mitrailleMarcher les rangs vengeurs d’un peuple désarmé..Au feu de l’ardente batailleLeur œil ne s’est point allumé !

III

Quoi ! l’ étranger, riant de tant de gloire vaine,De tant d’espoir anéanti,Quand on lui parlera de la grande semaine,Dirait : « Vous en avez menti ! »Le tout à cause d’eux ! au point où nous en sommes,Du despotisme encore… ? Oh non !A bas ! à bas , les petits hommes !Nous avons vu Napoléon !

Petits ! — Tu l’as bien dit, Victor, lorsque du CorseTa voix leur évoquait le spectre redouté,Montrant qu’il n’est donné qu’aux hommes de sa forceDe violer la Liberté !C’est le dernier ! on peut prédireQue jamais nul pouvoir humainNe saura remuer ce globe de l’EmpireQu’il emprisonnait dans sa main !

IV

Et, quand tout sera fait, que la France indignéeAura bien secoué les toiles d’araignéeQue des fous veulent tendre encor,Ne nous le chante plus, Victor,Lui, que nous aimons tant, hélas ! malgré des crimesQui sont, par une vaine et froide majesté,D’avoir répudié deux épouses sublimes,Joséphine et la Liberté !

Mais chante-nous un hymne universel, immense,Qui par France, Belgique et Castille commence.Hymne national pour toute nation !Que seule à celui-là la Liberté t’inspire !…Que chaque révolutionTende une corde de ta lyre !

16 octobre 1830.

62 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres complètes, Paris, Michel Lévy frères, 1877· numérisation gallica.fr· Sources