Œuvres complètes (poésies), 1826‑1846· Élégies nationales et satires politiques
En avant marche !
J’entendis ces mots, prononcés distinctement en français :
« En avant, marche !… » Je me retournai, et je vis une troupe
de petits Arabes tout nus qui faisaient l’exercice avec des
bâtons de palmier.CHATEAUBRIAND.
Ut turpiter atrum
Desinat in piscem milier formosa supernè.HORACE.
I
En avant, marche !… Amis, c’est notre cri d’attaque,De départ, de conquête… Il a retenti loin :Aux plaines blanches du Cosaque,Aux plaines jaunes du Bédouin !Les peuples nos voisins l’ont dans l’oreille encore,Car, sous le drapeau tricolore,Il les guida contre le czar,Lorsque leurs légions à nos succès fidèlesDe l’aigle immense étaient les ailes,Le jour d’Austerlitz. et plus tard.
La Grande Armée enfin se remet en campagne !Accourez, Nations, sous sa triple couleur ;Que la Liberté joue et gagneLa revanche de l’empereur !En avant, marche !… Est-il une cause plus belle ?La Pologne encor nous appelle,Il faut écraser ses tyrans !Une neige perfide en vain ceint leurs frontières.Prenons le chemin que nos frèresOnt pavé de leurs ossements !…
En avant, marche ! la Belgique !Toi, notre sœur de liberté,Viens pour cette guerre héroïqueLa première à notre côté !
Et, si tu sais dans quelle plaineUn jour dix rois ivres de haineOnt voulu pousser au tombeauLa France lâchement frappée…,Aiguise en passant ton épéeAu monument de Waterloo !
En avant, marche ! l’Italie !Les sépulcres de tes héros,Alors que la liberté crie,Ont de magnifiques échos :Longtemps tu leur fermas l’oreille ;Mais, puisqu’enfin tu te réveille,Viens, ton opprobre est effacé !…Ce jour aux vieux jours se rattache,Et les vivants ne font plus tacheAu sol glorieux du passé !
En avant, marche ! l’Allemagne !Hourra ! les braves écoliers !Par la cendre de Charlemagne !Voulez-vous être les derniers ?Les âmes sont-elles glacéesAu pays des nobles penséesEt de la foi des anciens temps ?…Non ! notre feu s’y communique,Et le vieux chêne teutoniqueReverdit avant le printemps !
Sommes-nous là tous ?… Déjà brillePour nous accompagner toujoursLe beau soleil de la BastilleEt d’Austerlitz et des trois jours ?Marchons ! la voici reforméeAprès quinze ans, la Grande Armée !…Mais à des succès différentsQuoique la liberté nous mène,…Pour l’ombre du grand capitaine,Laissons un vide dans les rangs !
Ah ! ah ! la route est belle, et chère à notre gloire.Toutes les plaines, là, sont des pages d’histoire ;Mais combien de Français y sont ensevelis !…Oh ! pourtant nous aurons l’âme joyeuse et fière,Quand nos pieds triomphants fouleront la poussièreD’Iéna, de Friedland, d’Essling ou d’Austerlitz !
Puis, avant d’arriver jusqu’à l’empire russe,Nous pousserons du pied et l’Autriche et la Prusse,Tuant leurs aigles noirs qui semblent des corbeaux ;Et nous rirons à voir ces vieilles monarchiesHonteuses, choir parmi leurs estrades pourries,Leurs tréteaux vermoulus et leur pourpre en lambeaux !
Et, l’apercevez-vous, mes amis, qui sans cesseSur la pointe des pieds, haletante, se dresse.La Pologne. pour voir si nous n’arrivons pas ?…Enfin notre arc-en-ciel à l’horizon se montre :Ah ! le voyage est long, frères, quand on rencontreUn trône à renverser sous chacun de ses pas !
Nous voici !… Dans nos rangs vous savez votre place,Braves de Pologne, accourez !Maintenant, attaquons dans ses remparts de glaceLe géant et marchons serrés !Car il faut en finir avec le despotisme :Ceci, c’est une guerre ! et nonDe ces guerres d’enfant où brillait l’héroïsmeDe Louis Antoine de Bourbon…
Mais une guerre à mort ! et des batailles largesAvec des canons par milliers !Où viendront se heurter en effroyables chargesDes millions de cavaliers !Guerre du chaud au froid, du jour à l’ombre… GuerreOù le ciel dira ses secrets !Et telle qu’à coup sûr les peuples de la terreN’en oseront plus faire après !Là, quinze ans de vengeance entassée et funesteÉclateront comme un obus,Et coucheront à bas plus d’hommes que la pesteOu que le choléra-morbus !Là, le sang lavera des affronts sanguinaires,Et sur nos bataillons épars,Nous croirons voir toujours les ombres de nos frèresFlotter comme des étendards !
II
Que dis-je ? hélas ! hélas ! Tout cela, c’est un rêve,Un rêve à jamais effacé !…L’autocrate est vainqueur. le niveau de son glaiveSur notre Pologne a passé !C’est en vain, qu’à la voir tomber faible et trahie,La honte nous montait au cœur ;En vain que nous tendions de toute sa longueurLa chaîne infâme qui nous lie !…Mais c’est fini !… L’éclat dont notre ciel brillaitS’évanouit. le temps se couvre,La gloire de la France est enterrée au LouvreAvec les martyrs de Juillet !…Une vieille hideuse à nos yeux l’a tuée,Vieille à l’œil faux, aux pas tortus,La Politique enfin, cette prostituéeDe tous les trônes absolus !
Oh ! que de partisans s’empressent autour d’elle !Jeunes et vieux, petits et grands,Inamovible cour à tous les rois fidèle,Fouillis de dix gouvernements ;Avocats, professeurs à la parole douce,Mannequins usés aux genoux,Tout-cela vole, et rampe, et fourmille, et se pousse,Tout cela pue autour de nous !…
C’est pourquoi nous pleurons nos rêves poétiques,Notre avenir découronné,Nos cris de liberté, nos chants patriotiques !…Leur contact a tout profané !Notre coq, dont ils ont coupé les grandes ailes,Dépérit, vulgaire et honteux ;Et nos couleurs déjà nous paraissent moins bellesDepuis qu’elles traînent sur eux !
Oh ! vers de grands combats, de nobles entreprisesQuand pourront les vents l’emporter,Ce drapeau conquérant, qui s’ennuie à flotterSur des palais et des églises !Liberté, l’air des camps aurait bientôt reteintTa robe, qui fut rouge et bleue.Liberté de juillet ! femme au buste divin,Et dont le corps finit en queue !
1831.
142 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres complètes, Paris, Michel Lévy frères, 1877· numérisation gallica.fr· Sources