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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Œuvres complètes (poésies), 1826‑1846· Élégies nationales et satires politiques

Napoléon

— Décembre 1840 —

Gérard de Nerval· 120 vers

I

Un roc était assis au milieu des orages,Et les aigles de mer dans ses antres sauvagesAllaient seuls déposer leur nid et leur amour,Tandis que les pétrels, fatigués des tempêtes,Couronnaient de ses pics les grisâtres arêtesAu soleil maudit d’un beau jour.

Parfois on entendait les échos du roc sombreRépondre au canon lent d’un navire qui sombre,Et puis les flots roulants de l’abîme béantReprenaient leur murmure, et, creusant le rivage,Caressaient sans relâche une tombe sauvageOù gisaient les os d’un géant.Son ombre se plaisait au choc de la tourmente ;Il préférait au bruit d’une eau douce et dormanteLe caprice des mers et leur chant éternel.Il voyait, sans songer à la foule alarmée,Dans chaque haute vague, un général d’armée ;Dans chaque flot, un colonel.

Car il n’avait point pris au lait d’une mamelleLe tendre amour du cœur ou la douceur femelle,Mais il avait sucé la moelle du lion ;Et son cœur ceint d’acier, aussi bien que sa taille,Moissonnait plus d’humains en un champ de batailleQue n’en sema Deucalion.

Né pauvre, noble et fier comme un seigneur d’Espagne,Il eût vendu sa sœur pour entrer en campagne,Et marché sur sa mère au feu de l’ennemi.Des noms d’usurpateur et de tyran farouche,Jamais de tous ces noms dont s’indigne la boucheSon oreille n’avait frémi.

Ses yeux lançaient du feu comme fait un cratère.Pour son ambition, c’était peu de la terre,Et l’empereur avait voulu se faire dieu ;Et les rois, attelés ainsi que des génisses,Devaient traîner son char aux sanglants sacrificesAvec du sang jusqu’au moyeu.

Les peuples, fatigués de l’idole sanglante,Courbaient pourtant leur front et leur tête tremblanteEt tendaient en martyrs leur gorge au coup fatal.D’autres en vain brûlaient leurs enfants et leurs femmes,Comme si le phénix pouvait craindre les flammesOu le démon son air natal.

Mais ses guerriers, un jour, ayant trop bu de gloire,Comme un mets sans saveur boudèrent la victoireEt faillirent devant leur ennemi mortel.Puis, redoutant encor ses dents et sa morsure,Livrèrent muselé le faux dieu sans blessure,Après avoir brisé l’autel.

II

Et toi qui l’as livré, toi qui l’as fait descendre,Pour le canoniser, tu vas chercher sa cendre,O peuple de Français ! peuple caméléon,Tu demandes aux vents de taire leur haleine,Pour aller arracher au roc de Sainte-HélèneLes restes de Napoléon !

Encore si c’était, en un jour de victoire,Un remords dans ton cœur remué par la gloire ;Mais vouloir marier Bonaparte à la Paix !Pour reprendre ses os au delà de la ligneArmer tranquillement un beau vaisseau de ligneEt les quêter à des Anglais !

Encore si c’était son fils ou bien son frère,Qui, redevenu roi dans un jour de colère,De l’exil d’un héros vînt demander raison ;Mais sur son cénotaphe évoquer la penséeQuand son neveu, sorti d’une émeute insensée,Le verra passer en prison !

III

Pourtant il va venir, et de l’Église antiqueA deux larges battants s’ouvrira le portiqueAux applaudissements d’un peuple de vingt ans,Tandis que ses soldats, vieux restes des mitrailles,Essaîront d’échauffer encore leurs entraillesAu son qui flétrit leur printemps !

Payez donc des bouffons pour pleurer sur sa tombe,Pour qu’on y vienne en deuil et qu’une larme y tombe.Il en a trop coulé sur ses pas triomphants.Faites un mausolée et placez-y son urne ;Des mères sont encore à qui ce fier SaturneVenait dévorer leurs enfants !

Puis les badauds iront le voir aux Invalides,Mais sans pensée au cœur, avec des airs stupides,Comme ils vont, le dimanche, à la barrière, au bal ;Et les provinciaux de la place VendômeIront voir le grand homme enterré sous le dôme,Puis dîner au Palais-Royal.

Et, s’il prend fantaisie à quelque homme célèbre,Habillant Bonaparte en oraison funèbre,De le vêtir encor de quelque habit nouveau,De célébrer en lui, que sais-je ?… la Clémence,On entendra partout la voix d’un peuple immenseQui viendra lui crier : « Bravo ! »

Pauvre peuple ! aboyeur contre la tyrannie,Ces beaux flatteurs de rois t’ont fait cette avanieDe te faire encenser un tyran sans remords.Parmi ses généraux ils t’ont montré tes frères ;Qu’ils comptent la sueur, l’or, le sang et les guerres,Et les noms de ceux qui sont morts !

Le monde est ainsi fait : qu’une tour féodale,De ses barons hautains expiant le scandaleEn un jour de justice ait eu son châtiment :Le poëte viendra visiter sa ruine,Et sur les deux beaux yeux d’une aimable héroïne,Fera quelque conte charmant.

Et tous ces grands meneurs qui poussent à l’émeute,D’un peuple dans la rue iront pousser la meute,Et l’électriseront au bruit de ton grand nom !Tandis que tes vieux os frémiront de colèreDe ne pouvoir répondre au désir populaireAvec du sabre et du canon !

Dans ton cercueil, en vain, tu frémiras de rage,Car ton destin était de vivre dans l’orage ;Vivant, des flots de sang ruisselaient à tes pieds !Dans ton cercueil anglais, tu flairais les tempêtes ;Maintenant par le peuple, aux flots à mille têtes,Tes crimes seront expiés.

Car, avec un coup d’œil on dirige une armée ;Si, contre un bon vaisseau la tempête est formée,Le hardi matelot des vagues se défend ;Mais rien, quand pour penser il quitte sa charrue,Et qu’altéré de poudre il descend dans la rue,N’arrête un peuple triomphant.

120 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres complètes, Paris, Michel Lévy frères, 1877· numérisation gallica.fr· Sources