Œuvres complètes (poésies), 1826‑1846· Poésies diverses
Lénore
(IMITÉ DE BURGER)
Le point du jour brillait à peine que LénoreSaute du lit : « Guillaume, es-tu fidèle encore,Dit-elle, ou n’es-tu plus ? » C’était un officierJeune et beau, qui devait l’épouser ; mais, la veilleDu mariage, hélas ! le tambour le réveilleDe grand matin ; il s’arme et part sur son coursier.
Depuis, pas de nouvelle, et cependant la guerre,Aux deux partis fatale, avait cessé naguère.Les soldats revenaient, avec joie accueillis : «Mon mari ! mon amant ! mon fils !… Dieu vous renvoie ! »Tout cela s’embrassait, sautait, mourait de joie.Lénore seule, en vain, parcourait le pays.L’avez-vous vu ?… — Non. — Non. — Chacun a sa famille,Ses affaires… Chacun passe. — La pauvre fillePleure, pleure, et sa mère accourt, lui prend la main :« Qu’as-tu, Lénore ? — Il est mort, et je dois le suivre ;Nous nous sommes promis de ne pas nous survivre.Patience ! sans doute il reviendra demain.
« Quelque chose l’aura retardé. Viens, ma fille,Il est nuit. » Elle rentre, elle se déshabille,Et dort, ou croit dormir. Mais, tout à coup, voilàQu’un galop de cheval au loin se fait entendre,Puis éclate plus près… Enfin, une voix tendre :« Lénore ! mon amour,… ouvre-moi,… je suis là ! »
Elle n’est pas levée encore, que GuillaumeEst près d’elle. « Ah ! c’est toi ! d’où viens-tu ? — D’un royaume.Où je dois retourner cette nuit ; me suis-tu ?— Oh ! jusqu’à la mort ! — Bien. — Est-ce loin ? - A cent lieuesPartons. — La lune luit. les montagnes sont bleues.A cheval !… d’ici là, le chemin est battu. »
Ils partent. Sous les pas agilesDu coursier les cailloux brûlaient,Et les monts, les forêts, les villes,A droite, à gauche, s’envolaient.
« Le glas tinte, le corbeau crie,Le lit nuptial nous attend.Presse-toi contre moi, mon épouse chérie !— Guillaume, ton lit est-il grand ?Non, mais nous y tiendrons. Six planches, deux planchettes,Voilà tout. pas de luxe. Oh ! l’amour n’en veut pas. »Ils passaient, ils passaient, et les ombres muettesVenaient se ranger sur leurs pas.
« Hourra ! hourra ! je vous inviteA ma noce… Les morts vont vite…Ma belle amie, en as-tu peur ?— Ne parle pas des morts. cela porte malheur… »Hop ! hop ! hop !… Sous les pas agilesDu coursier les cailloux brûlaient,Et les monts, les forêts, les villes,A droite, à gauche, s’envolaient.
« — Mais d’où partent ces chants funèbres,Où vont ces gens en longs manteaux ?Hourra ! que faites-vous la-bas sous les ténèbres,Avec vos chants et vos flambeaux. ?Nous conduisons un mort. — Et moi, ma fiancée.Mais votre mort pourra bien attendre à demain ;Suivez-moi tous, la nuit n’est pas très-avancée.Vous célébrerez mon hymen.
» Hourra ! hourra ! je vous inviteA ma noce… Les morts vont vite…Ma belle amie, en as-tu peur ?— Ne parle pas des morts. cela porte malheur… »
Hop ! hop ! hop ! sons les pas agilesDu coursier les cailloux brûlaient,Et les monts, les forêts, les villes,A droite, à gauche, s’envolaient.
« Tiens ! vois-tu ces ombres sans têteSe presser autour d’un tréteau,Là, du supplice encor tout l’attirail s’apprête…— Pour exécuter un bourreau.Hourra ! dépêchez-vous !… hourra ! troupe féroce,Faites aussi cortège autour de mon cheval !Vous seriez déplacés au banquet de ma noce,Mais vous pourrez danser au bal.
» Hourra ! mais j’aperçois le gîteSombre, où nous sommes attendus.Les morts au but arrivent vite ;Hourra ! nous y voici rendus ! »
Contre une grille en fer le cavalier arrive,Y passe sans l’ouvrir. et d’un élan soudain,Transporte Lénore craintiveAu milieu d’un triste jardin.C’était un cimetière. « Est-ce là ta demeure ?— Oui, Lénore ; mais voici l’heure,Voici l’heure de notre hymen ;Descendons de cheval… Femme, prenez ma main ! »Ah ! Seigneur Dieu ! plus de prestige…Le cheval, vomissant des feux,S’abîme ! et de l’homme (ô prodige !)Un vent souffle les noirs cheveuxEt la chair qui s’envole en poudre….Puis, à la lueur de la foudre,Découvre un squelette hideux !
« Hourra ! qu’on commence la fête !Hourra ! » Tout s’agite, tout sort,Et, pour la ronde qui s’apprête,Chaque tombeau vomit un mort.
« Tout est fini ! par Notre-Dame !Reprend la même voix, chaque chose à son tour :Après la gloire vient l’amour !Maintenant, j’embrasse ma femme.
» — Jamais ! » Elle s’agite… et tout s’évanouit !« Jamais ! dit son amant, est-ce bien vrai, cruelle ?(Il était près du lit.) — Ah ! Guillaume, dit-elle,Quel rêve j’ai fait cette nuit ! »
105 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres complètes, Paris, Michel Lévy frères, 1877· numérisation gallica.fr· Sources