Œuvres complètes (poésies), 1826‑1846· Poésies diverses
Lénore
(TRADUCTION LITTÉRALE)
Lénore, au matin, de chez elleSort pleurante, elle a mal dormi :« Est-il mort ? est-il infidèle ?Reviendra-t-il, mon doux ami ? »Wilhelm était parti naguèrePour Prague, où le roi FrédéricSoutenait une rude guerreSi l’on en croit le bruit public.
Enfin, ce prince et la czarine,Las de batailler sans succès,Ont calmé leur humeur chagrineEt depuis peu conclu la paix ;Et cling ! et clang ! les deux armées,Au bruit des instruments guerriers,Mais joyeuses et désarmées,Rentrent gaiement dans leurs foyers.
Ah ! partout, partout, quelle joie !A leur abord, jeunes et vieuxFourmillent par monts et par voieEn les accueillant de leur mieux :« Dieu soit loué !… » dit une amante ;Une épouse : « Quel heureux jour ! »Seule, hélas ! Lénore tremblanteAttend le baiser du retour.
Elle s’informe, crie, appelle,Parcourt en vain les rangs pressés.De son amant point de nouvelle.Et tous les soldats sont passés !Mais sur la route solitaire,Lénore en proie au désespoirTombe échevelée,… et sa mèreL’y retrouva quand vint le soir.
« Ah ! le Seigneur nous fasse grâce !Qu’as-tu ? qu’as-tu, ma pauvre enfant ? »Elle la relève, l’embrasse,Contre son cœur la réchauffant ;« Que le monde et que tout périsse !…Ma mère ! il est mort ! il est mort !Il n’est plus au ciel de justice…Mais je partagerai son sort !
» — Mon Dieu ! mon Dieu ! quelle démence !Enfant, rétracte un tel souhait ;Du Ciel implore la clémence,Le bon Dieu fait bien ce qu’il fait.— Vain espoir, ma mère ! ma mère !Dieu n’entend rien, le Ciel est loin.A quoi servira ma prière,Si Wilhelm n’en a plus besoin ?
» — Qui connaît le Père, d’avanceSait qu’il aidera son enfant :Va, Dieu guérira ta souffranceAvec le très-saint sacrement !— Ma mère, pour calmer ma peine,Nul remède n’est assez fort,Nul sacrement, j’en suis certaine,Ne peut rendre à la vie un mort !
» — Écoute donc !… qui sait, ma chère.Si ton infidèle amoureuxAvec une fille étrangèreN’a pas contracté d’autres nœuds :Que l’oubli paye son injure,Le diable en vengera l’affront :Il emportera le parjureDans son enfer, et tout au fond
» — Il m’aimait trop, infortunée !Ma mère, il est mort ! il est mort !Puissé-je n’être jamais néeOu déjà partager son sort :Que ton éclat s’évanouisseFlambeau de ma vie, éteins-toi !Le jour me serait un supplice,Dès qu’il n’est plus d’espoir pour moi
» — Ces mots, ô ma fille chérie,Par la douleur sont arrachés.Mon Dieu, ne va pas, je t’en prie,Les lui compter pour des péchés !Enfant, ta peine est passagère,Mais songe au bonheur éternel ;Tu perds un fiancé sur terreIl te reste un époux au Ciel !
» — Qu’est-ce que le bonheur céleste,Ma mère, qu’est-ce que l’enfer ?Avec lui le bonheur céleste,Et sans lui, sans Wilhelm, l’enfer !Que ton éclat s’évanouisse,Flambeau de ma vie, éteins-toi !Le jour me serait un supplice,Dès qu’il n’est plus d’espoir pour moi ! »
Ainsi dans son cœur, dans son âme,Se ruait un chagrin mortel :Longtemps encore elle se pâme,Se déchire, maudit le Ciel,Jusqu’à l’heure où de sombres voilesLe soleil obscurcit ses yeux,A l’heure où les blanches étoilesGlissent en paix sur l’arc des cieux.
Tout à coup, trap, trap ! trap ! LénoreReconnaît le pas d’un coursier,Bientôt une armure sonoreEn grinçant monte l’escalier.Et puis, écoutez, la sonnetteKlinglingling, tinte doucement.Par la porte de la chambretteCes mots pénètrent sourdement :
« Holà ! holà ! c’est moi, Lénore !Veilles-tu, petite, ou dors-tu ?Me gardes-tu ton cœur encore ?Es-tu joyeuse ou pleures-tu ?— Ah ! Wilhelm, Wilhelm, à cette heure !Ton retard m’a fait bien du mal,Je t’attends, je veille et je pleure.Mais d’où viens-tu sur ton cheval ?
» — Je viens du fond de la Bohême ;Je n’en suis parti qu’à minuit,Et je veux, si Lénore m’aime,Qu’elle m’y suive cette nuit.— Entre ici d’abord, ma chère âme,J’entends le vent siffler dehors,Dans mes bras, sur mon sein de flamme,Je saurai réchauffer ton corps.
» — Laisse le vent siffler, ma chère ;Qu’importe à moi le mauvais temps !Mon cheval noir gratte la terre,Je ne puis rester plus longtemps.Allons ! chausse tes pieds agiles,Saute en croupe sur mon cheval,Nous avons à faire cent millesPour gagner le lit nuptial.
» — Quoi ! cent milles à faire encoreAvant la fin de cette nuit ?Wilhelm, la cloche vibre encoreDu douzième coup de minuit.— Vois la lune briller, petite ;La lune éclairera nos pas ;Nous et les morts, nous allons vite,Et bientôt nous serons là-bas.
» — Mais où sont, et comment sont faitesTa demeure et ta couche ? — Loin :Le lit est fait de deux planchettesEt de six planches, dans un coinÉtroit, silencieux, humide.Y tiendrons-nous bien ? — Oui, tous deux ;Mais viens, que le cheval rapide,Nous emporte au festin joyeux ? »
Lénore se chausse et prend placeSur la croupe du noir coursier,De ses mains de lis elle embrasseLa taille de son cavalier.Hop ! hop ! hop ! ainsi dans la plaineToujours le galop redoublait.Les amants respiraient à peine,Et sous eux le chemin brûlait.
Comme ils voyaient, devant, derrière,A droite, à gauche, s’envolerSteppes, forêts, champs de bruyère,Et les cailloux étinceler !« Hourra ! hourra ! la lune brille,Les morts vont vite, par le frais,En as-tu peur, petite fille ?— Non. mais laisse les morts en paix !
— Pourquoi ce bruit, ces chants, ces plaintes,Ces prêtres ?… — C’est le chant des morts,Le convoi, les prières saintes ;Et nous portons en terre un corps. »Tout se rapproche ; enfin la bièreSe montre à l’éclat des flambeaux,Et les prêtres chantaient derrièreAvec une voix de corbeaux.
« Votre tâche n’est pas pressée,Vous finirez demain matin ;Moi, j’emmène ma fiancée,Et je vous invite au festin :Viens, chantre ! que du mariageL’hymne joyeux nous soit chanté ;Prêtre, il faut au bout du voyageNous unir pour l’éternité ! »
Ils obéissent en silenceAu mystérieux cavalier :« Hourra ! » Tout le convoi s’élanceSur les pas ardents du coursier.Hop ! hop ! hop ! ainsi dans la plaineToujours le galop redoublait.Les amants respiraient à peine,Et sous eux le chemin brûlait.
Oh ! comme champs, forêts, herbages,Devant et derrière filaient !Oh ! comme villes et villagesA droite, à gauche s’envolaient !« Hourra ! hourra ! les morts vont vite,La lune brille sur leurs pas.En as-tu peur des morts, petite ?— Ah ! Wilhelm, ne m’en parle pas !
» — Tiens, tiens ! aperçois-tu la roue ?Comme on y court de tous côtés !Sur l’échafaud on danse, on joue,Que de beaux spectres argentés !Ici, compagnons, je vous prie,Suivez les pas de mon cheval,Bientôt, bientôt je me marie,Et vous danserez à mon bal. »
Housch ! housch ! housch ! les spectres en fouleA ces mots se sont rapprochés,Avec le bruit du vent qui rouleDans les feuillages desséchés :Hop ! hop ! hop ! ainsi dans la plaineToujours le galop redoublait.Les amants respiraient à peine,Et sous eux le chemin brûlait.
Comme les plaines éclairéesPar la lune, sous eux passaient !Comme les étoiles dorées,Comme les cieux sur eux glissaient !…« Hourra ! hourra ! la lune brille,Les morts vont vite par le frais ;En as-tu peur, petite fille ?— Mon Dieu ! laisse les morts en paix !
» - Mon cheval ! mon noir !… le coq chante.Mon noir, nous arrivons enfin,Et déjà ma poitrine ardenteHume le vent frais du matin…Au but ! au but ! mon cœur palpite,Le lit nuptial est ici ;Au but ! au but !… les morts vont vite,Les morts vont vite… Nous voici ! »
Une grille en fer les arrête :Le cavalier frappe trois coupsAvec sa légère baguette.Les serrures et les verrousCraquent,… les deux battants gémissent,Se retirent : ils sont entrés ;Des tombeaux autour d’eux surgissentPar la lune blanche éclairés.
Le cavalier, près d’une tombe,S’arrête en ce lieu désolé :Pièce à pièce son manteau tombeComme de l’amadou brûlé.Hou ! hou !… voici sa chair encoreQui s’envole avec ses cheveux,Et de tout ce qu’aimait LénoreNe laisse qu’un squelette affreux.
Le cheval disparaît en cendreAvec de longs hennissements.Du ciel en feu semblent descendreDes hurlements ! des hurlements !Lénore entend des cris de plaintePercer la terre sous ses pas,Et son cœur glacé par la crainteFlottait de la vie au trépas.
C’est le bal des morts qui commence,La lune brille. Les voici !Ils se forment en ronde immense,Puis ils dansent chantant ceci : «Dans sa douleur la plus profonde,Malheur à qui blasphémera !…Ce corps vient de mourir au monde.Dieu sait où l’âme s’en ira !… »
Janvier 1830.
256 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres complètes, Paris, Michel Lévy frères, 1877· numérisation gallica.fr· Sources