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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Les Vivants et les Morts, 1913· II Les climats

Dans l’azur antique

Anna de Noailles· strophes variées, alexandrins, 79 vers

Espérances des humains, légères déesses…DIOTIME D’ATHÈNES.

Sous un ciel haletant,‖ qui grésille et qui dort,Où chaque fragment d'air‖ fascine comme un disque,Rome, lourde d'été,‖ avec ses obélisquesDressés dans les agrès‖ luisants du soleil d'or,Tremblait comme un vaisseau‖ qui va quitter le portPour voguer, pavoisé‖ de ses mâts à ses cryptes,Vers l'amour fabuleux‖ de la reine d'Égypte.

Les buis des vieux jardins,‖ comme un terne miroirTendaient au pur éther‖ leur cristal vert et noir.Un cyprès balançait‖ mollement sous la briseSa cime délicate,‖ entr'ouverte au vent lent,Et un jet d'eau montait‖ dans l'azur jubilantComme un cyprès neigeux‖ qu'un vent léger divise…

J'errais dans les villas,‖ où l'air est imprégnéDu solennel silence‖ où rêve Polymnie :Je voyais refleurir‖ les temps que remanieLa vie ingénieuse,‖ incessante, infinie ;Et, comme un messager‖ antique et printanier,De frais ruisseaux couraient‖ sous les mandariniers.Dans un jardin romain,‖ un vieux masque de pierreM'attirait : à travers‖ ses lèvres, ses paupièresOn voyait fuir, jaillir‖ l'azur torrentiel ;Et ce masque semblait,‖ avec la voix du ciel,Héler l'amour, l'espoir,‖ les avenirs farouches.Une même clameur‖ s'élançait de ma bouche,Et, pleine de détresse‖ et de félicité,Je m'en allais, les bras‖ jetés vers la beauté !…

— J'ai vu les lieux sacrés‖ et sanglants de l'Histoire,Les Forums écroulés‖ sous le poids clair des cieux,La nostalgique paix‖ des Arches des VictoiresOù l'azur fait rouler‖ son char silencieux.

J'ai vu ces grands jardins‖ où le palmier qui rêve,Élancé dans l'éther‖ et tordu de plaisir,Semble un ardent serpent‖ qui veut tendre vers ÈveLe fruit délicieux‖ du douloureux désir.

Les soirs de Sybaris‖ et la mer africaineProlongeaient devant moi‖ les baumes de mon cœur ;L'Arabie en chantant‖ me jetait ses fontaines,Les âmes me suivaient‖ à ma suave odeur.

Comme l'âpre Sicile,‖ épique et sulfureuse,Je contenais les Grecs,‖ les Latins et les Francs,Et ce triangle auguste,‖ en ma pensée heureuse,Brillait comme un fronton‖ de marbre et de safran !

Un jour l'été flambait,‖ le temple de SégestePortait la gloire d'être‖ éternel sans effort,Et l'on voyait monter,‖ comme un arpège agreste,Le coteau jaune et vert‖ dans sa cithare d'or !Le blanc soleil giclait‖ au creux d'un torrent vide ;Des chevaux libres, fiers,‖ près des hampes de fleursS'ébrouaient ; les parfums‖ épais, gluants, torridesMettaient dans l'air comblé‖ des obstacles d'odeurs.

Des lézards bleus couraient‖ sur les piliers antiquesAvec un soin si gai,‖ si chaud, si diligent,Que l'imposant destin‖ des pierres léthargiquesSemblait ressuscité‖ par des veines d'argent !

Des insectes brûlants‖ voilaient mes deux mains nues :Je contemplais le sort,‖ la paix, l'azur si long,Et parfois je croyais‖ voir surgir dans la nueLa lance de Minerve‖ et le front d'Apollon.

Devant cette splendeur‖ sereine, ample, équitable,Où rien n'est déchirant,‖ impétueux ou vil,Je songeais lentement‖ au bonheur misérableDe retrouver tes yeux‖ où finit mon exil…

Je jette sous tes pieds‖ les noirs pipeaux d'Euterpe,Dont j'ai fait retentir‖ l'azur universelQuand mes beaux cieux luisaient‖ comme des coups de serpe,Quand mon blanc Orient‖ brillait comme du sel !

Je quitte les regrets,‖ la volonté, le doute,Et cette immensité‖ que mon cœur emplissait,Je n'entends que les voix‖ que ton oreille écoute,Je ne réciterai‖ que les chants que tu sais !

Je puiserai l'été‖ dans ta main faible et chaude,Mes yeux seront sur toi‖ si vifs et si pressantsQue tu croiras sentir,‖ dans ton ombre où je rôde,Des frelons enivrés‖ qui goûtent à ton sang !

Car, quels que soient l'instant,‖ le jour, le paysage,Pourquoi, doux être humain,‖ rien ne me manque-t-ilQuand je tiens dans mes doigts‖ ton lumineux visageComme un tissu divin‖ dont je compte les fils ?…

Versification

Forme
Strophes variées
Rimes
1[abbaa] 6[aa] 1[abba] 1[abbbaa] 13[abab]
Mètre
Alexandrins· profil 6+6
Mots à la rime
a dort / d'or / port masculine, non classiqueb disque / obélisques féminine, non classiquec cryptes / d'Égypte féminine, non classiquea miroir / noir masculine, non classiqueb brise / divise féminine, classiquec lent / jubilant masculine, classiquea imprégné / printanier masculine, classiqueb Polymnie / remanie / infinie féminine, non classiquec mandariniers / félicité / beauté masculine, classiqued pierre / paupières féminine, classiquee torrentiel / ciel masculine, non classiquef farouches / bouche féminine, non classiquea l'Histoire / Victoires féminine, classiqueb cieux / silencieux masculine, non classiquea rêve / Ève féminine, classiqueb plaisir / désir masculine, non classiquea africaine / fontaines féminine, classiqueb cœur / odeur masculine, classiquea sulfureuse / heureuse féminine, classiqueb Francs / safran masculine, non classiquea Ségeste / agreste féminine, classiqueb effort / d'or masculine, classiquec vide / torrides féminine, non classiqued fleurs / d'odeurs masculine, classiquea antiques / léthargiques féminine, non classiqueb diligent / d'argent masculine, non classiquea nues / nue féminine, classiqueb long / d'Apollon masculine, classiquea équitable / misérable féminine, classiqueb vil / exil masculine, non classiquea d'Euterpe / serpe féminine, non classiqueb universel / sel masculine, classiquea doute / écoute féminine, classiqueb emplissait / sais masculine, classiquea chaude / rôde féminine, classiqueb pressants / sang masculine, classiquea paysage / visage féminine, non classiqueb manque-t-il / fils masculine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 0.9· écart moyen à la rime classique 2.2

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

79 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les vivants et les morts, Paris, ARTHÈME FAYARD et Cie, ÉDITEURS, 1913· numérisation inlibroveritas.net· Sources