Les Vivants et les Morts, 1913· II Les climats
Les soirs du monde
O soirs que tant d'amour oppresse,Nul œil n'a jamais regardéAvec plus de tendre tristesseVos beaux ciels pâles et fardés !J'ai délaissé dès mon enfanceTous les jeux et tous les regards,Pour voguer sans peur, sans défense,Sur vos étangs qui veillent tard.Par vos langueurs à la dérive,Par votre tiède oisiveté,Vous attirez l'âme plaintiveDans les abîmes de l'été…
— O soir naïf de la Zélande,Qui, timide, ingénu, riant,Semblez raconter la légendeDes pourpres étés d'Orient !
Soir romain, aride malaise,Et ce cri d'un oiseau perduAu-dessus du palais Farnèse,Dans le ciel si sec, si tendu !
Soir bleu de Palerme embaumée,Où les parfums épais, fumants,S'ajoutent à la nuit pâméeComme un plus fougueux élément !
Sur la vague tyrrhénienneDans une vapeur indigo,Un voilier fend l'onde païenneEt dit : « Je suis la nef Argo ! »
Par des ruisseaux couleur de jade,Dans des senteurs de mimosa,La fontaine arabe s'évade,Au palais roux de la Ziza.
Dans le chaud bassin du Musée,Les verts papyrus, s'effilant,Suspendent leur fraîche fuséeA l'azur sourd et pantelant :
O douceur de rêver, d'attendreDans ce cloître aux loisirs altiersOù la vie est inerte et tendreComme un repos sous les dattiers !
— Catane où la lune d'albâtreFait bondir la chèvre angora,Compagne indocile du pâtreSur la montagne des cédrats !
Derrière des rideaux de perles,Chez les beaux marchands indolents,Des monceaux de fraises déferlentAu bord luisant des vases blancs.
Quels soupirs, quand le soir déposeDans l'ombre un surcroît de chaleur !L'œillet, comme une pomme rose,Laisse pendre sa lourde fleur.
L'emportement de l'azur briseLe chaud vitrail des cabaretsOù le sorbet, comme une brise,Circule, aromatique et frais.
La foule adolescente rôdeDans ces nuits de soufre et de feu ;Les éventails, dans les mains chaudes,Battent comme un cœur langoureux.
— Blanc sommeil que l'été surmonte :Des fleurs, la mer calme, un berger ;O silence de SélinonteDans l'espace immense et léger !
Un soir, lorsque la lune argenteLes temples dans les amandiers,J'ai ramassé près d'AgrigenteL'amphore noire des potiers ;
Et sur la route pastorale,Dans la cage où luisait l'air bleu,Une enfant portait sa cigale,Arrachée au pin résineux…
— J'ai vu les nuits de Syracuse,Où, dans les rocs roses et secs,On entend s'irriter la MuseQui pleure sur dix mille Grecs ;
J'ai, parmi les gradins bleuâtres,Vu le soleil et ses lionsMourir sur l'antique théâtre,Ainsi qu'un sublime histrion ;
Et comme j'ai du sang d'Athènes,A l'heure où la clarté s'enfuit,J'ai vu l'ombre de DémosthèneAuprès de la mer au doux bruit…
— Mais ces mystérieux visages,Ces parfums des jardins divins,Ces miracles des paysagesN'enivrent pas d'un plus fort vinQue mes soirs de France, sans bornes,Où tout est si doux, sans choisir ;Où sur les toits pliants et mornesL'azur semble fait de désir ;Où, là-bas, autour des murailles,Près des étangs tassés et ronds,S'éloigne, dans l'air qui tressaille,L'appel embué des clairons…
Versification
- Forme
- Strophes variées
- Rimes
- 24[abab]
- Mètre
- Octosyllabes
- Mots à la rime
- a oppresse / tristesse féminine, classiqueb regardé / fardés masculine, non classiquec enfance / défense féminine, classiqued regards / tard masculine, non classiquee dérive / plaintive féminine, classiquef oisiveté / l'été masculine, classiquea Zélande / légende féminine, classiqueb riant / d'Orient masculine, classiquea malaise / Farnèse féminine, classiqueb perdu / tendu masculine, classiquea embaumée / pâmée féminine, classiqueb fumants / élément masculine, non classiquea tyrrhénienne / païenne féminine, classiqueb indigo / Argo masculine, classiquea jade / s'évade féminine, classiqueb mimosa / Ziza masculine, classiquea Musée / fusée féminine, classiqueb s'effilant / pantelant masculine, classiquea d'attendre / tendre féminine, classiqueb altiers / dattiers masculine, classiquea d'albâtre / pâtre féminine, classiqueb angora / cédrats masculine, non classiquea perles / déferlent féminine, non classiqueb indolents / blancs masculine, classiquea dépose / rose féminine, classiqueb chaleur / fleur masculine, classiquea brise féminine, classiqueb cabarets / frais masculine, classiquea rôde / chaudes féminine, non classiqueb feu / langoureux masculine, non classiquea surmonte / Sélinonte féminine, classiqueb berger / léger masculine, classiquea argente / d'Agrigente féminine, classiqueb amandiers / potiers masculine, classiquea pastorale / cigale féminine, classiqueb bleu / résineux masculine, non classiquea Syracuse / Muse féminine, classiqueb secs / Grecs masculine, classiquea bleuâtres / théâtre féminine, non classiqueb lions / histrion masculine, non classiquea d'Athènes / Démosthène féminine, non classiqueb s'enfuit / bruit masculine, classiquea visages / paysages féminine, classiqueb divins / vin masculine, non classiquec bornes / mornes féminine, classiqued choisir / désir masculine, classiquee murailles / tressaille féminine, non classiquef ronds / clairons masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.3· écart moyen à la rime classique 1.4
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
96 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les vivants et les morts, Paris, ARTHÈME FAYARD et Cie, ÉDITEURS, 1913· numérisation inlibroveritas.net· Sources