Les Vivants et les Morts, 1913· II Les climats
Syracuse
Excite maintenant tes compagnons du chœur
à célébrer l’illustre Syracuse !…PINDARE.
Je me souviens d'un chant‖ du coq, à Syracuse !Le matin s'éveillait,‖ tempétueux et chaud ;La mer, que parcourait‖ un vent large et dispos,Dansait, ivre de force‖ et de lumière infuse !
Sur le port, assailli‖ par les flots aveuglants,Des matelots clouaient‖ des tonneaux et des caisses,Et le bruit des marteaux‖ montait dans la fournaiseDu jour, de tous ces jours‖ glorieux, vains et lents ;
J'étais triste. La ville‖ illustre et misérableSemblait un Prométhée‖ sur le roc attaché ;Dans le grésillement‖ marmoréen du sablePiétinaient les troupeaux‖ qui sortaient des étables ;Et, comme un crissement‖ de métal ébréché,Des cigales mordaient‖ un blé blanc et séché.
Les persiennes semblaient‖ à jamais retombéesSur le large vitrail‖ des palais somnolents ;Les balcons espagnols‖ accrochaient aux murs blancsBroyés par le soleil,‖ leurs ferrures bombées :Noirs cadenas scellés‖ au granit pantelant…
Dans le musée, mordu‖ ainsi qu'un coquillagePar la ruse marine‖ et la clarté de l'air,Des bustes sommeillaient,‖-dolents, calmes visages,Qui s'imprègnent encor,‖ par l'éclatant vitrage,De la vigueur saline‖ et du limpide éther.
Une craie enflammée‖ enveloppait les arbres ;Les torrents secs n'étaient‖ que des ravins épars,De vifs géraniums,‖ déchirant le regard,Roulaient leurs pourpres flots‖ dans ces blancheurs de marbre— Je sentais s'insérer‖ et brûler dans mes yeuxCet éclat forcené,‖ inhumain et pierreux.
Une suture en feu‖ joignait l'onde au rivage.J'étais triste, le jour‖ passait. La jaune fleurDes grenadiers flambait,‖ lampe dans le feuillage.Une source, fuyant‖ l'étreignante chaleur,Désertait en chantant‖ l'aride paysage.
Parfois sur les gazons‖ brûlés, le pourpre épiDes trèfles incarnats,‖ le lin, les scabieuses,Jonchaient par écheveaux‖ la plaine soleilleuse,Et l'herbage luisait‖ comme un vivant tapisQue n'ont pas achevé‖ les frivoles tisseuses.
Le théâtre des Grecs,‖ cirque torride et blond,Gisait. Sous un mûrier,‖ une auberge voisineVendait de l'eau : je vis,‖ dans l'étroite cuisine,Les olives s'ouvrir‖ sous les coups du pilonTandis qu'on recueillait‖ l'huile odorante et fine.
Et puis vint le doux soir.‖ Les feuilles des figuiersCaressaient, doigts légers,‖ les murailles bleuâtres.D'humbles, graves passants‖ s'interpellaient ; les piedsDes chevreaux au poil blanc,‖ serrés autour du pâtre,Faisaient monter du sol‖ une poudre d'albâtre.
Un calme inattendu,‖ comme un plus pur climat,Ne laissait percevoir‖ que le chant des colombes.Au port, de verts fanaux‖ s'allumaient sur les mâts.Et l'instant semblait fier,‖ comme après les combatsUn nom chargé d'honneur‖ sur une jeune tombe.
C'était l'heure où tout luit‖ et murmure plus bas…
La fontaine Aréthuse,‖ enclose d'un grillage,Et portant sans orgueil‖ un renom fabuleux,Faisait un bruit léger‖ de pleurs et de feuillageDans les frais papyrus,‖ élancés et moelleux…
Enfin ce fut la nuit,‖ nuit qui toujours étonnePar l'insistante angoisse‖ et la muette ardeur.La lune plongeait, telle‖ une blanche colonne,Dans la rade aux flots noirs,‖ sa brillante liqueur.
Un solitaire ennui‖ aux astres se raconte ;Je contemplais le globe‖ au front mystérieux,Et qui, ruine auguste‖ et calme dans les cieux,Semble un fragment divin,‖ retiré, radieux,De vos temples, Géla,‖ Ségeste, Sélinonte !
— O nuit de Syracuse :‖ Urne aux flancs arrondis !Logique de Platon !‖ Âme de Pythagore !Ancien Testament‖ des Hellènes ; amphoreQui verses dans les cœurs‖ un vin sombre et hardi,Je sais bien les secrets‖ que ton ombre m'a dits.
Je sais que tout l'espace‖ est empli du courageQu'exhalèrent les Grecs‖ aux genoux bondissants ;Les chauds rayons des nuits,‖ la vapeur des nuagesSont faits avec leur voix,‖ leurs regards et leur sang.
Je sais que des soldats,‖ du haut des promontoires,Chantant des vers sacrés‖ et saluant le sort,Se jetaient en riant‖ aux gouffres de la mortPour retomber vivants‖ dans la sublime Histoire !
Ainsi ma nuit passait.‖ L'ache, l'anet crépuRépandaient leurs senteurs.‖ Je regardais la rade ;La paix régnait partout‖ où courut Alcibiade,Mais, — noble obsession des âges révolus, —L'éther semblait empli‖ de ce qui n'était plus…
J'entendis sonner l'heure‖ au noir couvent des Carmes.L'espace regorgeait‖ d'un parfum d'orangers,J'écoutais dans les airs‖ un vague appel aux armes…— Et le pouvoir des nuits‖ se mit à propagerL'amoureuse espérance‖ et ses divins dangers :
Versification
- Forme
- Strophes variées
- Rimes
- 4[abba] 1[abaabb] 3[abbab] 1[abaab] 1[aa] 1[ababa] 1[ababb] 1[abacbc] 3[abab] 1[abbba] 2[abbaa] 1[ababba]
- Mètre
- Alexandrins· profil 6+6
- Mots à la rime
- a Syracuse / infuse féminine, classiqueb chaud / dispos masculine, non classiquea aveuglants / lents masculine, classiqueb caisses / fournaise féminine, assonantea misérable / sable / étables féminine, classiqueb attaché / ébréché / séché masculine, classiquea retombées / bombées féminine, non classiqueb somnolents / blancs / pantelant masculine, classiquea coquillage / visages / vitrage féminine, classiqueb l'air / éther masculine, classiquea arbres / marbre féminine, non classiqueb épars / regard masculine, non classiquec yeux / pierreux masculine, classiquea rivage / feuillage / paysage féminine, non classiqueb fleur / chaleur masculine, non classiquea épi / tapis masculine, non classiqueb scabieuses / soleilleuse / tisseuses féminine, classiquea blond / pilon masculine, classiqueb voisine / cuisine / fine féminine, classiquea figuiers / pieds masculine, classiqueb bleuâtres / pâtre / d'albâtre féminine, non classiquea climat / mâts masculine, non classiqueb colombes / tombe féminine, non classiquec combats / bas masculine, non classiquea grillage / feuillage féminine, classiqueb fabuleux / moelleux masculine, classiquea étonne / colonne féminine, classiqueb ardeur / liqueur masculine, non classiquea raconte / Sélinonte féminine, classiqueb mystérieux / cieux / radieux masculine, non classiquea arrondis / hardi / dits masculine, non classiqueb Pythagore / amphore féminine, classiquea courage / nuages féminine, classiqueb bondissants / sang masculine, classiquea promontoires / Histoire féminine, classiqueb sort / mort masculine, classiquea crépu / révolus / plus masculine, classiqueb rade / Alcibiade féminine, classiquea Carmes / armes / larmes féminine, classiqueb d'orangers / propager / dangers masculine, non classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 0.7· écart moyen à la rime classique 2.5
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
93 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les vivants et les morts, Paris, ARTHÈME FAYARD et Cie, ÉDITEURS, 1913· numérisation inlibroveritas.net· Sources