Poésies d’Humilis, 1881· Poésies d’Humilis
Les Cathédrales
Mais gloire aux cathédrales !Pleines d'ombre et de feux,‖ de silence et de râles,Avec leur forêt‖ d'énormes piliersEt leur peuple de saints,‖ moines et chevaliers,Ce sont des cités‖ au-dessus des villes,Que gardent seulement‖ les sons irréguliersDe l'aumône, au fond des sébiles,Sous leurs porches hospitaliers.
Humblement agenouilléesComme leurs sœurs des champs‖ dans les herbes mouillées,Sous le clocher d'ardoise‖ ou le dôme d'étain,Où les angélus clairs‖ tintent dans le matin,Les églises et les chapellesDes couvents,Tout au loin vers elles,
Mêlent un rire allègre‖ au rire amer des vents,En joyeuses vassales ;Mais elles, dans les cieux‖ traversés des vautours,Comme au cœur d'une ruche,‖ aux cages de leurs tours,C'est un bourdonnement‖ de guêpes colossales.Voyez dans le nuage blancQui traverse là-haut‖ des solitudes bleues,Par-dessus les balcons‖ d'où l'on voit les banlieues,Voyez monter la flèche‖ au coq étincelant,Qui, toute frémissante‖ et toujours plus fluette,Défiant parfois‖ les regards trop lents,Va droit au ciel se perdre,‖ ainsi que l'alouette.Ceux-là qui dressèrent la tourAvec ses quatre rangs d'ouïesQui versent la rumeur‖ des cloches éblouies,Ceux qui firent la porte‖ avec les saints autour,Ceux qui bâtirent la muraille,Ceux qui surent ployer‖ les bras des arcs-boutants,Dont la solidité se railleDes gifles de l'éclair‖ et des griffes du temps ;Tous ceux dont les doigts ciselèrentLes grands portails du temple,‖ et ceux qui révélèrentLes traits mystérieux‖ du Christ et des Élus,Que le siècle va voir‖ et qu'il ne comprend plus ;Ceux qui semèrent de fleurs vivesLe vitrail tout en flamme‖ au cadre des ogivesCes royaux ouvriers‖ et ces divins sculpteursQui suspendaient au ciel‖ l'abside solennelle,Dont les ciseaux pieux‖ criaient dans les hauteurs,N'ont point gravé leur nom‖ sur la pierre éternelle ;Vous les avez couverts,‖ poudre des parchemins !Vous seules les savez,‖ vierges aux longues mains !Vous, dont les Jésus rient‖ dans leurs barcelonnettes,Artistes d'autrefois,‖ où vous reposez-vous ?Sous quelle tombe où‖ l'on prie à genoux ?Et vous, mains qui tendiez‖ les nerfs des colonnettes,Et vous, doigts qui semiezDe saintes le portail‖ où nichent les ramiers,Et qui, dans les rayons‖ dont le soleil l'arrose,Chaque jour encor‖ faites s'éveillerLa rosace, immortelle roseQue nul vent ne vient effeuiller !Ô cathédrales d'or,‖ demeures des miraclesEt des soleils de gloire‖ échevelés autourDes tabernaclesDe l'amour !Vous qui retentissez‖ toujours de ses oracles,Vaisseaux délicieux‖ qui voguez vers le jour !Vous qui sacrez les rois,‖ grandes et nobles dames,Qui réchauffez les cœurs‖ et recueillez les âmesSous votre vêtement‖ fait en forme de croix !Vous qui voyez, ô souveraines,La ville à vos genoux courber ses toits !Vous dont les cloches sont,‖ fières de leurs marraines,Comme un bijou sonore‖ à l'oreille des reines !Vous dont les beaux pieds‖ sont de marbre pur !Vous dont les voilesSont d'azur !Vous dont la couronne est d'étoiles !Sous vos habits de fête‖ ou vos robes de deuil,Vous êtes belles sans orgueil !Vous montez sans orgueil‖ vos marches en spiralesQui conduisent au bord du ciel,Ô magnifiques cathédrales,Chaumières de Jésus,‖ Bethléem éternel !
Si longues, qu'un brouillard‖ léger toujours les voile ;Si douces, que la lampe‖ y ressemble à l'étoile,Les nefs aux silences amis,Dans l'air sombre des soirs,‖ dans les bancs endormis,Comptent les longs soupirs‖ dont tremble un écho chasteEt voient les larmes d'or‖ où l'âme se répand,Sous l'œil d'un Christ qui semble,‖ en son calvaire vaste,Un grand oiseau blessé‖ dont l'aile lasse pend.
Ah ! bienheureux le cœur‖ qui, dans les sanctuaires,Près des cierges fleuris‖ qu'allument les prières,Souvent, dans l'encens bleu,‖ vers le Seigneur monta,Et qui, dans les parfums‖ mystiques, écoutaCe que disent les croix,‖ les clous et les suaires,Et ce que dit la paix‖ du confessionnal,Oreille de l'amour‖ que l'homme connaît mal !…Avec sa grille étroite‖ et son ombre sévère,Ô sages, qui parliez‖ autour du Parthénon,Le confessionnal,‖ c'est la maison de verreÀ qui Socrate rêve‖ et qui manque à Zénon !Grandes ombres du Styx,‖ me répondrez-vous : non ?…Ce que disent les cathédrales,Soit qu'un baptême y jase‖ au bord des eaux lustrales,Soit qu'au peuple, autour d'un cercueil,Un orgue aux ondes sépulcralesY verse un vin funèbre‖ et l'ivresse du deuil,Soit que la foule autour des tablesS'y presse aux repas délectables,Soit qu'un prêtre vêtu de blancY rayonne au fond de sa chaise,Soit que la chaire y tonne‖ ou soit qu'elle se taise,Heureux le cœur qui‖ l'écoute en tremblant !Heureux celui qui vous écoute,Vagues frémissements‖ des ailes sous la voûte !
Comme une clé qui luit‖ dans un trousseau vermeilQuand un rayon plus rouge‖ aux doigts d'or du soleilA clos la porte obscure‖ au seuil de chaque église,Quand le vitrail palpite‖ au vol de l'heure grise,Quand le parvis plein d'ombre‖ éteint toutes ses voix,Ô cathédrales, je vous voisSemblables au navire‖ émergeant de l'eau brune,Et vos clochetons fins‖ sont des mâts sous la lune ;D'invisibles ris sont largués,Une vigie est sur la hune,Car immobiles, vous voguez,Car c'est en vous que je vois l'archeQui, sur l'ordre de Dieu,‖ vers Dieu s'est mise en marche ;La race de Noé‖ gronde encor dans vos flancs ;Vous êtes le vaisseau‖ des immortels élans,Et vous bravez tous les désastres.Car le maître est Celui‖ qui gouverne les astres,Le pilote, Celui‖ qui marche sur les eaux…Laissez, autour de vous,‖ pousser aux noirs oiseauxLeur croassement‖ de sinistre augure ;Allez, vous êtes la figureVivante de l'humanité ;Et la voile du Christ‖ à l'immense envergureMène au port de l'éternité.
Versification
- Forme
- Strophes variées
- Rimes
- 22[aa] 1[aababa] 7[abab] 4[abba] 1[abbacac] 1[ababab] 2[ababb] 1[aabba] 3[aabab]
- Mètre
- Alexandrins et octosyllabes (83 de 12, 35 de 8, 9 de 10, 3 de 3, 3 de 6, 2 de 4, 1 de 5, 1 de 7)· profil 3, 4, 6, 8, 5÷5, 6+6
- Mots à la rime
- a cathédrales / râles féminine, classiqueb piliers / chevaliers masculine, classiquec villes / sébiles féminine, classiqued irréguliers / hospitaliers masculine, classiquea agenouillées / mouillées féminine, classiqueb d'étain / matin masculine, classiquec chapelles / elles féminine, classiqued couvents / vents masculine, classiqueb vassales / colossales féminine, classiquec vautours / tours masculine, classiqued blanc / étincelant / lents masculine, classiquee bleues / banlieues féminine, classiquef fluette / l'alouette féminine, classiqueg tour / autour masculine, non classiqueh d'ouïes / éblouies féminine, classiquei muraille / raille féminine, classiquej arcs-boutants / temps masculine, classiquek ciselèrent / révélèrent féminine, classiquel Élus / plus masculine, classiquem vives / ogives féminine, classiquen sculpteurs / hauteurs masculine, classiqueo solennelle / éternelle féminine, classiquep parchemins / mains masculine, classiqueq barcelonnettes / colonnettes féminine, classiquer reposez-vous / genoux masculine, classiques semiez / ramiers masculine, classiquet l'arrose / rose féminine, classiqueu s'éveiller / effeuiller masculine, classiquev miracles / tabernacles / oracles féminine, classiquew autour / l'amour / jour masculine, classiquex dames / âmes féminine, classiquey croix / toits masculine, classiquez souveraines / marraines / reines féminine, classiquea pur / d'azur masculine, classiqueb voiles / d'étoiles féminine, classiquec deuil / orgueil masculine, classiqued spirales / cathédrales féminine, classiquee ciel / éternel masculine, classiquea voile / l'étoile féminine, classiqueb amis / endormis masculine, classiquec chaste / vaste féminine, classiqued répand / pend masculine, classiquea sanctuaires / prières féminine, classiqueb monta / écouta masculine, classiquec suaires / sévère / verre féminine, classiqued confessionnal / mal masculine, classiquee Parthénon / Zénon / non masculine, classiquef cathédrales / lustrales / sépulcrales féminine, classiqueg cercueil / deuil masculine, non classiqueh tables / délectables féminine, classiquei blanc / tremblant masculine, classiquej chaise / taise féminine, classiquek écoute / voûte féminine, classiquea vermeil / soleil masculine, classiqueb église / grise féminine, classiquec voix / vois masculine, classiqued brune / lune / hune féminine, classiquee largués / voguez masculine, classiquef l'arche / marche féminine, classiqueg flancs / élans masculine, classiqueh désastres / astres féminine, classiquei eaux / oiseaux masculine, classiquej augure / figure / envergure féminine, classiquek l'humanité / l'éternité masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.4· écart moyen à la rime classique 0.1
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
137 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poésies d’Humilis et Vers Inédits, Paris, Albert Messein, Éditeur, 1924· numérisation poesies.net· Sources