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Sonnets et poésies, 1875· Seconde partie Poésies inédites 1834-1839· Strophes et fragments

La morgue

Émile Péhant· 118 vers

I

Quand le sombre Océan monte, il frappe sans trêveTout rocher qui lui fait obstacle vers la grève ;Par instant on dirait que son flot va baisser :Il joue avec sa proie et vient la caresser ;Sa colère est tombée ou paraît impuissante ;Mais il enfle soudain sa masse mugissante,Puis, d’un bond écumeux engloutissant l’écueil,Court à son lit de sable, en hennissant d’orgueil.

Ainsi, depuis un an, le flux de la misère,Grossissant chaque jour, me bat avec colère,Impatient de l’heure où son impur limonCouvrira pour jamais mon cadavre sans nom.Sur l’îlot où je cherche à fuir la mort infâmeQui fait peur à mon corps et fait honte à mon âme,

Je gravis où je puis. Poursuivi par les eaux,A tous les coins du ciel j’adresse mes signaux ;Car souvent je crois voir, à l’horizon qui fume,Une voile blanchir au milieu de la brume,Et mon front s’éclaircit à l’espoir d’un secours.Mais l’immense Océan reste vide toujours !C’est fait de moi. La mer, qui se gonfle et s’emporte,Me heurte à chaque instant d’une vague plus forte :Ma main crispée attend l’horrible et dernier choc ;Car plus d’espace où fuir ! quelques pouces de roc,Voilà mon continent ! voilà ma terre ferme !Dans un cercle de flots la misère m’enferme.Tout n’est autour de moi que bruit et mouvement.Comme un tigre qui pousse un long rugissementEn s’élançant d’un bond sur sa proie effarée,Telle accourt, en hurlant, l’effroyable marée.Si j’avais quelque espoir, je n’en conserve plus :La misère pour moi n’aura pas de reflux.

II

Hélas ! je ne suis pas la première victimeQue la main du malheur ait livrée à l’abîme :Dix ans s’épuiseraient à compter tous les corpsQue la vague fatale emporta loin des bords ;Car depuis qu’elle vint du ciel sur cette terre,Toujours la poésie eut pour sœur la misère.Pourquoi donc, orgueilleux, m’indigner de la loi ?Ceux qui sont morts ainsi valaient tous mieux que moi.

Gilbert, noble jeune homme, infortuné génie,Que tout poëte invoque au jour de l’agonie,Comme un chrétien mourant implore un saint martyr,Gilbert, glas toujours bon à faire retentir,Gilbert, fer toujours chaud pour flétrir la richesse,Je me prends à rougir de mes cris de détresse,Quand je songe à ta mort sur un lit d’hôpital.Égoïsme stupide ! aveuglement fatal !

Un peu d’or sauverait ce maître en poésie,Et l’or ruisselle à flots pour toute fantaisie !Gilbert, espère encore : on va te secourir.Il meurt ! ! ! Honte aux méchants qui le firent mourir !Qu’en ce monde à jamais toute voix les maudisse,Et qu’ils souffrent dans l’autre un éternel supplice !Vous qui le protégiez, vous vous croyez meilleurs,Pour avoir arrosé son tombeau de vos pleurs ;Non ! votre indifférence à leur crime vous rive :Soyez maudits comme eux pour votre aide tardive !Étouffer un poëte est un lâche forfait :C’est voler l’avenir de ce qu’il aurait fait ;C’est plonger au néant, et pour toujours peut-être !Tout un monde nouveau qui demandait à naître.

Eh quoi ! je plains Gilbert ! Ah ! s’il fut outragé,Des mépris de son temps le nôtre l’a vengé :Sa tombe est un autel qu’un vert laurier décore,Et son glas funéraire en nos cœurs pleure encore ;Tandis que, si je meurs, je mourrai tout entier.

Lorsque le vent des nuits brise un jeune églantier,Nul, au matin, ne songe à ses pauvres fleurs blanches,Pas même les amants qu’ont abrités ses branches.

III

Si la faim m’eût permis de travailler en paix,Mon nom, qui doit demain s’éteindre pour jamais,Dans la mémoire humaine aurait laissé sa trace.Oui, la postérité m’eût sûrement fait grâce,Car souvent dans mes nuits la muse me parla,Et, comme André Chénier, j’ai quelque chose là.Mais ce germe fécond que mon cerveau renferme,Moi seul je le connais ; ce n’est encor qu’un germe :Les épis au soleil ne doivent pas mûrir,Car, comme André Chénier, je vais bientôt mourir.

Un geôlier comme à lui ne viendra pas me dire :« Le terme de ta vie aujourd’hui même expire ;Monte dans la charrette, et va, sous le couteau,Donner ta jeune tête à couper au bourreau » ;Non ! je n’ai pas l’espoir que l’on me guillotine !Mon bourreau, c’est la faim qui creuse ma poitrine,Et la pitié du peuple accouru sur mes pasA mes derniers moments ne me bénira pas.Ah ! le sort de Chénier fait toute mon envie :Sa mort sur l’échafaud honore encor sa vie,Tandis qu’il est honteux de mourir de la faim,Et qu’un chien seul mérite une pareille fin.

IV

Ah ! certes, j’ai bien fait d’abandonner ma mère,Et l’oncle au noble cœur qui me tint lieu de père,Et tous mes bons amis pleurant à mon départ,Et celle à qui je garde un souvenir à part !Car la muse pour moi n’a pas eu de mensonges ;Elle a réalisé le plus cher de mes songes :Elle m’avait promis un temple pour mon nom.Et la morgue bientôt sera mon Panthéon !

La morgue ! oui, quand j’aurai demain cessé de vivre,On posera mon front sur le chevet de cuivre ;Derrière le vitrail la foule viendra voirMon corps roide, étendu, blanc, sur le marbre noir,Et qui, pendant trois jours, sur cette ignoble scène,Servira de spectacle à ce public obscène.Si quelqu’un ne vient pas prouver qu’il a connuL’âme qui demeurait dans ce cadavre nu.Alors on jettera mon pauvre corps, sans bière,Dans la fosse commune, au coin du cimetière,On inscrira mon nom au registre maudit,On vendra mes haillons. et puis tout sera dit !

V

Tout ne sera pas dit : mon espérance est fausse ;Quand je serai couché dans mon horrible fosse,Je n’y dormirai pas d’un sommeil calme. Oh ! non !Les journaux — autre morgue — exposeront mon nom.Seigneur, exauce au moins ma suprême prière :Cache tous les journaux aux regards de ma mère !

118 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Sonnets et poésies, Nantes - Paris, V; FOREST ET ÉM. GRIMAUD - Alphonse LEMERRE, 1875· numérisation gallica.bnf.fr· Sources