Sonnets et poésies, 1875· Seconde partie Poésies inédites 1834-1839· Strophes et fragments
Les spectres lumineux
FRAGMENT D’UN POËME INTITULÉ : Pèlerinage à pied de Marseille à Paris
A peine dans mon lit, je soufflai mon flambeau,Et, transformant soudain ma chambre en noir tombeau,La nuit m’enveloppa d’un suaire si sombreQu’en vain mon œil cherchait quelques formes dans l’ombre.Seul, au fond, le reflet d’une vague clarté,Tel qu’un doux souvenir au cœur désenchanté,Marquait le cadre étroit de l’unique fenêtre.
Tout mon corps reposait dans un complet bien-être,Et mon âme, entraînée à des rêves charmants,Parcourait tour à tour leurs mille enchantements.Le plaisir de mon cœur souriait sur ma bouche.Je me trouvais si bien dans cette molle couche,Après mes dures nuits sur de hideux grabats !J’attendais le sommeil ; le sommeil ne vint pas,Et des flots de tristesse engloutirent ma joie.C’est que, sur les chemins où l’orgueil me fourvoie,Je repassais ma vie et ses longues douleurs ;Et malgré moi mes yeux se remplirent de pleurs.Oui ! bien qu’un blond duvet couvre encor seul mes joues,J’ai, nouvel Ixion, tourné sur bien des roues ;Oui ! les maux de ce monde et les maux des enfers,Excepté le remords, je les ai tous soufferts.
Ah ! que m’importerait cette lente agonie,Si je sentais en moi palpiter le génie ?On peut au Golgotha, calme et serein, monter,Quand on sait qu’on est Dieu, qu’on doit ressusciter !Mais, moi, si le présent me prodigue l’insulte,L’avenir voudra-t-il me venger par son culte ?Non ! à peine au tombeau serai-je enseveli,Les plis de mon linceul seront ceux de l’oubli.
O sommeil bienfaisant, père des doux mensonges,Envoie à mon secours l’essaim chanteur des songes :Sur moi plane un désir qui me glace d’effroi ! ! !L’essaim effarouché s’enfuyait loin de moi.En voyant l’insomnie assise sur ma couche,Je mordais, de fureur, mes draps à pleine bouche.Seigneur, as-tu le droit d’empêcher de dormirCeux dont les jours entiers se passent à gémir ?
Ma douleur s’aigrissait de plus en plus ; la fièvreFaisait battre ma tempe et grelotter ma lèvre.La plume réchauffait en vain mes reins glacésEt rendait leur vigueur à mes jarrets lassés ;En comptant tous les maux qui me barraient la route,Mon esprit se tordait sous les serres d’un doute :Devais-je me tuer ? devais-je vivre encor ?
Ce problème irritait mon âme, et son essorL’emportait tour à tour de l’une à l’autre idée,Mais tour à tour par l’une ou l’autre intimidée,Qu’elle sondât le gouffre ou rasât les sommets,Elle volait toujours sans se poser jamais,Pâle, désespérée et n’ayant plus d’haleine.Tel l’oiseau que le vent a chassé de la plaineDans un ravin profond où se débat son vol,N’ose appuyer son pied sur aucun point du sol,Épouvanté de voir, au torrent de l’abîme,Aux buissons des versants, aux gazons de la cime,Partout ! de longs serpents, gueule ouverte, œil sanglant,Qui, dressés sur leur queue, attendent, en sifflant.
Ah ! la vie et la mort sont donc toutes deux pleines— Pourquoi le sais-je, hélas ! — d’inévitables peines ?Sous les ronces en fleur qui bordent les sentiers,Elles semblent souvent dormir des jours entiers ;Mais quand la faim les prend, les vipères cruelles,L’âme qui veut les fuir déploie en vain ses ailes ;Elle tourne en spirale au-dessus d’yeux ardents,Et finit par tomber, sans force, entre des dents.
Donc qu’importe où souffrir, puisqu’il faut que je souffre ?A force de plonger ma vue au double gouffre,Le vertige à la fin bouleversa mes sens.Des feux devant mes yeux tournaient dans tous les sens.J’avais beau les fermer, les funèbres lumièresDe sanglantes rougeurs traversaient mes paupières ;Mes oreilles tintaient d’un bruit confus de voix,Disant d’étranges mots et parlant à la fois.
Effrayé comme Job, lorsque devant sa facePassait un des Esprits dont est peuplé l’espace,Je sentais des frissons courir par tout mon corps.Je me cachai le front sous mes draps. Vains efforts !Toujours de pareils bruits remplissaient mes oreilles,Toujours mes yeux voyaient des lumières pareilles.
J’appelai ma raison à grands cris ; mais, hélas !La démence à sa place apparut ! Alors, lasDe lutter sans succès, mais non pas sans fatigues,Contre ces visions, dont mes nuits sont prodigues,Je rejetai mes draps en arrière, et mon œilSe rouvrit, plein d’effroi, mais plein aussi d’orgueil,Prêt à braver enfin tous ces enfants de l’ombre,Quelle que fût leur forme et quel que fût leur nombre.Ainsi Manfred mourant défia les Esprits.
Un spectacle infernal frappa mes yeux surpris :Tout autour de mon lit se pressaient des fantômes,Plus nombreux qu’on ne voit tourbillonner d’atomesDans un lieu sombre où glisse un rayon de soleil.Je crus que je m’étais laissé prendre au sommeilEt que le cauchemar me tendait seul ce piège :— « Mon Dieu, quel rêve affreux pèse sur moi ! » criai-je.Une voix répondit — et très-distinctement ! —Non, ce n’est pas un rêve ». Oh ! je ne sais commentJe ne devins pas fou, tant j’avais d’épouvante !
Les spectres — d’une forme incessamment mouvante,Comme le flot des mers sous le souffle du vent— D’aspect et de grandeur changeaient à tout moment.Revêtus d’un manteau de flottante fumée,Où brillait mainte étoile éteinte et rallumée,Ils m’offraient les contours incertains et confusDe l’ombre qui s’agite au pied d’arbres touffus,Quand le soleil, perçant le vert réseau des branches,Fait pleuvoir sur le sol de larges taches blanches.
Mon regard obscurci soudain se dessilla :D’une immense clarté l’humble chambre brilla,Comme si les soleils des voûtes infiniesY dardaient le faisceau de leurs flammes unies.Quoique inégalement sombres ou lumineux,Les Esprits ressortaient sur ce fond merveilleux,Aussi clairs qu’on distingue, au sein d’une fournaise,Du charbon qui pâlit la pourpre de la braise.
Les plus près de ma couche avaient pour vêtementsDes éclairs qu’envîraient les plus purs diamants,Et leurs fronts glorieux portaient des auréolesDont l’éclat s’éteindrait dans mes froides paroles.Quels trésors de splendeur se réserve donc Dieu,Pour qu’à sa créature il prodigue un tel feu ?Mes yeux n’auraient jamais supporté tant de flamme :Aussi j’avais compris que je voyais par l’âme.D’autres Esprits lançaient d’éblouissants rayons,Mais leurs corps radieux se tachaient de sillons,Comme un ciel d’or, rayé, le soir, de bandes sombres.Ceux du troisième cercle, à moitié noyés d’ombres,Ressemblaient au soleil, quand son disque, qui luit,S’échancre sous les pas de l’astre de la nuit.Derrière eux scintillaient d’humbles lueurs d’étoiles,Et l’ombre élargissant de plus en plus ses voiles,Les fantômes du fond brillaient à peine encorComme dans un foyer des étincelles d’or.Tous ces cercles pressés tournoyaient en silenceDans ma chambre sans murs, qui paraissait immense.
Ce partage inégal de nuit et de splendeurDe mon âme fiévreuse aiguillonnait l’ardeur,Quand soudain un Esprit se pencha sur ma couche,Souriant doucement des yeux et de la bouche.En le voyant si bon,, je cessai de tremblerEt ne respirai plus, pour l’écouter parler.— « Tu désires, dit-il, apprendre qui nous sommes ?Nous sommes les Esprits de ceux à qui les hommesAccordent de la gloire et refusent du pain :Tous poëtes tués de notre propre main !Nous avons vu d’en haut ton désir salutaire :C’est bien de t’arracher aux dédains de la terre.Viens donc, et vers le ciel nous t’escorterons tous :Tout poëte qui souffre est un frère pour nous.Viens, c’est pour les autels de l’Essence infinieQue tu dois réserver l’encens de ton génie.Si la main du hasard te jetait un peu d’or,Peut-être aurais-tu droit de vouloir vivre encor :Tu n’aurais pas besoin de travestir ta muse ;Mais la bourse du riche, ouverte à qui l’amuse,Se ferme à qui lui parle et du bon et du beau ;Aussi vois-tu la faim te creuser un tombeau.Frère, préviens-la donc, car elle déshonore. »
Le spectre eut un soupir. puis d’un ton plus sonoreEt levant ses deux bras qu’il croisait sur son sein :— « L’orgueil chez le poëte est respectable et sain.Il détourne son pied des routes criminelles,Élève sa pensée aux beautés éternelles,Élargit ses désirs, épure ses amoursEt le rend, sinon grand, du moins noble toujours.Oui ! l’homme qui se croit de la race de l’ange,Ne traverse jamais ni le sang ni la fange,Même pour parvenir à la gloire, et ses pasNe touchent qu’aux sommets des choses d’ici-bas.Avant donc que la faim, entremetteuse infâme,T’ait contraint, maigre et pâle, à vendre à tous ton âme,Monte sur ton bûcher, phénix harmonieux ;De tes cendres bientôt tu renaîtras aux cieux,Immortel désormais sous ta blonde auréole. »
Je voulais l’interrompre ; il prévint ma parole :— « Mon nom ? Tu le connais, car j’ai vu ta pâleurEt tes larmes répondre au cri de ma douleur,Le soir qu’un grand poëte, exhumant ma mémoire,Sur mon front pâlissant sut rallumer ma gloire.Ah ! malgré les éclats de la puissante voix,L’égoïsme a repris, plus âpre qu’autrefois ;La muse sent toujours quelque pied qui la foule.Qu’elle n’appelle pas à l’aide, car la fouleViendrait la voir pleurer, mais non la secourir.Ne sois pas un jouet, frère, et sache mourir. »
Quand Chatterton se tut, toutes les autres âmesTournoyèrent plus vite, en jetant plus de flammes ;Elles applaudissaient, et chacune, en passant,Me criait : « Meurs, poëte ! assez de pleurs ! du sang ! »
Comme les nautoniers que les blondes SirènesFascinaient de leurs chants aux douceurs souveraines,Je buvais les poisons de l’enivrant discoursEt cherchais vers la mort les chemins les plus courts,Lorsqu’un second Esprit vers ma couche s’élance.La foule autour de lui s’incline et fait silence.
— « Je suis Gilbert, dit-il, — à ce nom vénéré,Je courbai par respect mon front et je pleurai —Je suis Gilbert ; je viens te sauver de toi-même.Prends garde au désespoir ; c’est le pire blasphème :Il jette à Dieu, non plus par des mots mais des faits,Ce dilemme outrageux : « Impuissant ou mauvais ! »Et d’ailleurs, pourquoi donc désespérer si jeune ?Pour quelques nuits de froid, pour quelques jours de jeûneEnfant, tu ne sais pas ce que c’est que souffrir :La misère est un mal bien facile à guérir.Avec la maladie et l’amour offensée,Les seuls maux qui soient vrais sont ceux de la pensée ;Mais ils veulent toujours des victimes de choix :Sur son roc, Prométhée, ou le Christ sur sa croix.Oui, s’il faut la montagne au nid du gypaète,Il faut aux grands malheurs le cœur d’un grand poëte ;Leurs coups d’ongles profonds t’ayant tous épargné,A tes chagrins d’un jour montre-toi résigné :La résignation est le meilleur dictame.Crois-moi ! notre douleur se mesure à notre âme :Le lac ne connaît pas l’orage de la mer ;Tu ne saurais souffrir ce qu’a souffert Gilbert.Eh bien ! j’ai supporté jusqu’au bout ma torture,Sans maudire jamais ni Dieu ni la nature.Oh ! ne me parle pas de la fatale clé,Car mes mains ont trahi mon esprit aveuglé.Enfant, suis mon exemple, et, pour quitter la vie,N’écoute pas la faim, mais attends la folie ;Ou plutôt laisse Dieu disposer de ton sort,Et, s’il te faut mourir, tu mourras sans remord.
» Ah ! j’ai lu dans ton cœur ! C’est une fausse honteQui t’ouvre sur la mort une porte trop prompte :Jamais par le malheur un homme n’est souillé.Quand il pleut à torrents, le voyageur mouilléCroit que chaque passant qu’il croise sur la route,Rit de ses vêtements d’où l’eau du ciel dégoutte ;Mais la pluie a cessé, des pans d’azur ont lui,Un gai soleil éclate. et toute tache a fui !Tel un jeune poëte, au fond de la misère,Par les dettes rongé comme par un ulcère,Tremble que chaque voix ne lui jette un affront ;Mais à peine la gloire a brillé sur son front,Tout ce qu’il a souffert, fût-ce l’ignominie,S’efface ou s’ennoblit aux rayons du génie,Comme la goutte d’eau, sous un soleil brûlant,S’évapore ou se change en prisme étincelant.Moi-même, j’ai vidé, quand j’étais de ce monde,La coupe de l’outrage et bu sa lie immonde ;Et pourtant, même aux yeux de ce siècle de fer,L’hôpital n’a pas pu déshonorer Gilbert !Va donc, va devant toi ! Que ton mâle courageSe raille de la foudre et chante sous l’orage ;Tu verras tôt ou tard l’horizon s’éclaircir,Et la gloire répondre à ton jeune désir.
» Heureux, trois fois heureux, celui qui, calme et ferme,Dans le cirque où le Sort ici-bas vous enferme,Attaque avec fierté le lion rugissantOu tout autre malheur altéré de son sang !Dans leur gueule son poing brisera leur mâchoire,Et, relevant son front qu’embellit sa victoire,Il verra, plein d’orgueil, tous les jeunes RomainsSourire à son courage et lui battre des mains.Mais le gladiateur qui, se laissant abattre,Fuit autour de l’arène, en place de combattre,Les tigres l’ont atteint et vont le dévorer.
» O poëte, le temps que tu perds à pleurerTe suffirait pour fondre, et polir hors du moule,Un œuvre qui valût les regards de la foule ;Tandis que si tu meurs aujourd’hui, dès demainTon nom sera rayé du souvenir humain.Quand un torrent descend du sommet des montagnes,On ne sait s’il ira, perdu dans les campagnes,Pauvre ruisseau sans nom que tarit un été,Faire douter les yeux qu’il ait jamais été ;Ou bien, fleuve imposant, aux magnifiques ondes,Larges de plus en plus, de plus en plus profondes,Enrichir l’Océan d’un éternel tribut.Le poëte est ainsi ; nul œil, à son début,Ne peut voir clairement ce qu’un jour il doit être :Peut-être Campistron, mais Racine peut-être !Si tu meurs, te voilà simple ruisseau toujours.Travaille donc ; qui sait où peut aller ton cours ?
» C’est un crime, d’ailleurs, que la fatale envieQui te pousse, si jeune ! à sortir de la vie ;Quand tu creuses ta fosse et te mets au linceul,Es-tu bien sûr, au moins, de t’y coucher tout seul ?Le couteau que tu tiens, ne doit-il de sa lame,Au travers de ton cœur, percer aucune autre âme ?Vois, car si quelqu’un t’aime, il ne t’est pas permis,Enfant, de disposer des pleurs de tes amis.
» Cependant je connais tes souffrances nombreuses,Et tes jours inquiets, et tes nuits douloureuses ;Je t’ai vu même errer, au coucher du soleil,Sans vivres pour ta faim, sans lit pour ton sommeil.Aussi je te le dis, si ta main insenséeAu suicide aveugle un jour était poussée,Dieu, qui t’a vu pleurer, ne te damnerait pas ;Au pauvre enfant prodigue il ouvrirait ses bras ;Mais toi, voyant, d’en haut, ton œuvre interrompue,Tu sentirais ta joie à jamais corrompue.Ton orgueil de poëte en souffrirait d’ailleurs :Nous sommes revêtus d’inégales splendeurs ;Suivant que notre nom chez vous brille ou s’efface,Ainsi s’éclaire au ciel ou pâlit notre face.Or toi, qui sur tes jours portes un bras si prompt,Quel diadème as-tu préparé pour ton front ?L’oubli te couvre encor de ses voiles funèbres :Que gagnerais-tu donc à changer de ténèbres ?Laisse ta vie en fleur mûrir avec le temps :La mort n’a pas le droit d’effeuiller tes vingt ans ! »
Gilbert alors se tut, et les spectres poussèrentDe tels cris, qu’à mon front mes cheveux se dressèrent ;Et je ne distinguais, au fond de leurs clameurs,Que ces horribles mots : « Lâche ! lâche ! meurs ! meurs ! »Puis tout à coup la nuit baissa son rideau sombre,Les clartés et les voix, tout fut noyé par l’ombre ;Et je me trouvai seul, haletant et glacé.Mais mon désir coupable expirait, terrassé
Romans, nuit du 12 mars 1837.
314 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Sonnets et poésies, Nantes - Paris, V; FOREST ET ÉM. GRIMAUD - Alphonse LEMERRE, 1875· numérisation gallica.bnf.fr· Sources