Sonnets et poésies, 1875· Seconde partie Poésies inédites 1834-1839· Strophes et fragments
La prison de l’entrepôt
Quand passaient des vieillards devant ses flancs noircis,Leur cœur se resserrait au fond de leur poitrine ;Un souffle de courroux s’enflait dans leur narineEt l’on voyait du feu brûler sous leurs sourcils.
— « Dieu juste, disaient-ils, fais donc enfin descendreTon tonnerre vengeur sur ces murs abhorrés :,Puis, dès que les éclairs les auront dévorés,Commande à l’aquilon d’en disperser la cendre. »
Les enfants étonnés demandaient aux vieillards :« Qui vous remue ainsi jusque dans vos entrailles ?Pourquoi voit-on toujours, au pied de ces murailles,Vos malédictions devancer vos regards ?
» Vous nous disiez souvent, vous la sagesse même :Quel que soit votre sort, ne blasphémez jamais !Vos fils ne pourront plus vous croire désormais :La malédiction est la sœur du blasphème. »
Les vieillards répondaient, hochant leurs cheveux blancs :« Un ciel toujours serein ne comprend pas l’orage ;Vous ne pouvez savoir, dans la paix de votre âge,Quel cruels souvenirs nous déchirent les flancs.
» Les temps où vous vivez sont meilleurs que les nôtres ;Tout nous était douteux, et tout vous est certain.Les fleurs que sous vos pas prodigue le matin,Vous pouvez les cueillir, sûrs d’en voir fleurir d’autres.
» Quand la voix de la nuit vous convie au sommeil,Vous présentez vos fronts aux lèvres de vos mères,Puis, descendent Morphée et ses douces chimères,Vous dormez en songeant aux baisers du réveil.
» Le réveil peut venir, il ne ment pas au songeEt rend à votre amour les mêmes bras ouverts.Le vent ne jette plus sur le sol les fruits verts :L’espérance mûrit et n’est plus un mensonge.
» Mais ce soleil fécond, la sainte liberté !Qui de votre ciel bleu chasse tous les nuages,Oh ! vous ne savez pas, enfants, par quels oragesVos pères vous en ont acheté la clarté.
» Hélas ! il fut des jours où la Mort sur la villePlanait, sombre vautour sur un champ de combat.Il tournoie en criant, il regarde, il s’abat.Ah ! que de flancs ouverts par la Guerre civile ! ! !
Nantes, décembre 1839.
40 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Sonnets et poésies, Nantes - Paris, V; FOREST ET ÉM. GRIMAUD - Alphonse LEMERRE, 1875· numérisation gallica.bnf.fr· Sources