Réglages

Mémorisé dans ce navigateur.

Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Sonnets et poésies, 1875· Seconde partie Poésies inédites 1834-1839· Strophes et fragments

Mes adieux a paris

Émile Péhant· 196 vers

I

Si mon corps, affranchi d’une implacable règle,Pouvait, lorsque j’étouffe aux murs de ma prison,Sur l’aile du désir s’élancer comme l’aigleEt, d’un bond, traverser le plus large horizon,

Je ne volerais pas vers ces villes vantéesQue l’Italie étale à vingt peuples jaloux,Comme une jeune épouse à ses sœurs enchantéesMontre le riche écrin présent du jeune époux.

Ce grand pèlerinage était sacré naguère ;L’artiste en revenait avec un juste orgueil ;Mais le sol glorieux n’est plus qu’un sol vulgaire :Les touristes ont fait une auge d’un cercueil.

Courtisane effrontée, autrefois reine, ô Rome,Qui te montres sans voile à qui t’offre de l’or,Tu ne mérites plus les amours d’un jeune homme ;Réserve tes beautés aux écus d’un vieux lord.

L’Espagne a des attraits que n’a point l’Italie,Et mon essor pourtant ne m’y porterait pas :Elle agite un poignard, et, nouvelle Athalie,Ses enfants qu’elle égorge ensanglantent ses bras.

J’ai rêvé bien des fois à vos vertes campagnes,A vos pics nuageux, nobles fils du vieux Tell ;Mais, si la liberté règne sur vos montagnes,La poésie et l’art y manquent d’un autel.

Que m’importent à moi les tableaux et les marbres,Et l’église mauresque, et le temple romain ?Que m’importent les lacs où se mirent les arbres,Et les glaciers dont l’ours connaît seul le chemin ?

Plus tard, si le Seigneur veut me sacrer poëte,J’irai tout voir alors, afin de tout chanter !Mais pour moi la nature à présent est muette,Et je cherche une voix que je puisse écouter !

Oui, tout ce qu’il me faut, c’est d’être admis au templeOù les fils de la muse, archanges incarnés,Grands hommes que Paris dans son enceinte assemble,Font retentir les luths que Dieu leur a donnés.

Ceux-là se sont ouvert une nouvelle voie :De personne avant eux leurs hymnes n’étaient sus.Et moi je suis toujours l’humble écho, qui renvoie,En les affaiblissant, les sons qu’il a reçus !

Peut-être je prendrais un peu de leur audace,Quand dans leur vaste essor je les suivrais des yeux :C’est en voyant planer les aigles dans l’espace,Que l’aiglon s’enhardit à s’élancer aux cieux.

Maintenant, je gémis au fond de ma Bretagne,Semblable au faon captif dans un parc détesté :Quand pourra-t-il bondir aux flancs de la montagne ?Quand partirai-je donc pour la grande cité ?

Oh ! si, m’affranchissant d’une implacable règle,Je pouvais, quand j’étouffe aux murs de ma prison,Sur l’aile du désir m’envoler comme l’aigleEt, d’un bond, traverser le plus large horizon,

Tu me verrais bientôt m’abattre en tes murailles,O sublime Paris, ô Paris trois fois saint,Qui nourris la pensée au fond de tes entrailles,Comme une femme porte un enfant dans son sein.

II

Ah ! qu’il doit être beau, le Paris où j’aspire !Lorsque l’ennui s’étend sur mes traits assombris,Il suffit de son nom pour me faire sourire.Vous donc qui l’avez vu, parlez-moi de Paris.

N’allez pas me nommer un par un chaque dôme,Ce clocher, cette tour, ce palais, cet hôtel ;Montrez-moi Notre-Dame et la place Vendôme ;C’est assez de ce bronze, assez de cet autel.

Continuez sans moi vos longues promenades ;Les autres monuments me laissent le cœur froid.Pourquoi sous un ciel gris ces blanches colonnades ?A bas ce temple grec où Christ est à l’étroit !

Laissez, laissez rouler, dans leurs sveltes calèchesQu’emporte le galop de quatre chevaux bruns,Ces bouquets ondoyants de jeunes femmes fraîches,Dont la brise disperse au loin les doux parfums.

Je connais dans nos murs des femmes aussi belles ;Si le pavé jamais n’a crié sous leur char,Leur pas est si léger qu’on leur cherche des ailes,Et quiconque les voit les suit d’un long regard.

Quoi ! vous osez vanter le bois fashionableOù Longchamps, vers la Pâque, attire tout Paris ?Vive Dieu ! quel bonheur de fouler du gros sable,Ou de s’asseoir au pied de chênes rabougris !

L’aube a rougi le ciel. Notre canot sur l’ErdreSe balance à la brise, impatient du mors :Lève-toi, bien-aimée, et nous irons nous perdreSous les grands châtaigniers qui couronnent ces bords.

A quoi bon vos longs jets d’intarissables phrasesPour me faire envier ces bals resplendissants,Dont le souvenir seul réveille vos extasesEt fait de volupté frissonner tous vos sens ?

Votre luxe mesquin n’a rien qui m’éblouisse ;A vos récits pompeux, malgré moi je souris,Car la muse m’emporte, au gré de mon caprice,Aux jardins embaumés où dansent les houris.

De tous ces vains détails charmez d’autres oreilles ;Vous ne devinez pas ce que je veux savoir :Dites ! Paris n’a-t-il que des beautés pareilles ?Je rougirais de faire un seul pas pour le voir.

Si la grande cité de mes vœux est le centre,Si j’y tourne sans fin ma pensée et mon œil,Comme la fleur, éclose au fond obscur d’un antre,S’incline vers le jour qui blanchit sur le seuil ;

C’est que là seulement, chaque muse a son temple,Et ses prêtres veillant sans cesse au feu sacré.Parfois les neuf autels s’illuminent ensemble,Et d’un nouveau soleil le monde est éclairé.

Tu peux t’enorgueillir, ô ma patrie, ô France :Quand l’univers jaloux voit ton front flamboyer,Il se dit que Memphis, Rome, Athènes, Florence,Ont concentré leur gloire en un même foyer.

Oui, Paris est l’écrin de toutes les merveilles ;Tous les arts siècle à siècle y portent leur trésor,Et l’arbre du savoir, dans ses riches corbeilles,Garde pour l’avenir des moissons de fruits d’or.

Oui, Paris est le but où, d’une ardente course,Tend toute intelligence incarnée en tous lieux :Ainsi vers l’Océan s’élance chaque source,Ainsi la flamme cherche à remonter aux cieux.

III

Noble port encombré de vaisseaux dont les toilesSont prêtes à toute heure à défier les vents,Ciel vaste où l’œil se lasse à compter les étoiles,Sublime Panthéon dont les dieux sont vivants,

Paris, ô mes amours, Paris, ô ma chimère,Quand je devrais briser la chaîne du devoirEt faire à mon départ pleurer ma vieille mère,Je ne veux pas mourir, ô Paris, sans te voir.

Amis, vous dont mon pied sait par instinct la porte,Je vous quitte à regret, mais il le faut… Adieu !Et ce n’est pas l’orgueil qui loin de vous m’emporte ;Non, je vais acquitter ce que je dois à Dieu.

Si j’ai compris la loi, la vie est une fermeDont Dieu nous a chargés de défricher les champs ;Chacun paie en nature et donne, pour son terme,Le laboureur ses blés, le poëte ses chants.

J’arrive ! un peu de place en votre nid de mousse,Oiseaux que le soleil a vus naître avant moi ;Je chante comme vous, et l’on dit ma voix douce,Mais tant de spectateurs me causent quelque effroi

Qui donc avait osé parler de coteries ?Les disciples des arts ont tout mis en commun :Et, réalisant seuls de saintes rêveries,Chacun d’eux vit pour tous, tous vivent pour chacun.

O grands hommes, merci de me traiter en frère !Je rêvais ce bonheur, mais j’y comptais bien peu ;Ma place est à genoux au seuil du sanctuaire :Pour monter sur l’autel, moi, je ne suis pas dieu.

Je veux, pour vous payer votre amitié bénie,Je veux vous révéler à la foule d’en bas ;Car dans votre phalange il est plus d’un génieQue la province ignore ou ne mesure pas.

La distance amoindrit vos formes colossales,Mais qui vous voit de près connaît votre grandeur :Les astres dont les feux nous semblent les plus pâles,Sont d’immenses soleils ruisselants de splendeur.

Il faut que le gravier comme un diamant luise,Sitôt que dans sa fange un rayon l’a frappé :Après que Jéhova l’eut regardé, MoïseD’un manteau de lumière allait enveloppé.

Et moi je porte aussi l’auréole divine,Depuis que je m’assieds parmi les demi-dieux !C’est de leurs reflets seuls que mon front s’illumine,Mais demain à mon tour je serai radieux.

Oh ! je ne voudrais pas jouir seul de ma gloire :Mère, ne pleure plus, ton fils est sur ton cœur.A mes rêves jamais tu n’aurais voulu croire ;J’ai lutté malgré toi, mais je reviens vainqueur !

Si mon corps, affranchi d’une implacable règle,Pouvait, lorsque j’étouffe aux murs de ma prison,Sur l’aile du désir s’envoler comme l’aigleEt, d’un bond, traverser le plus vaste horizon,

Demain tu me verrais m’abattre en tes murailles,O sublime Paris, ô Paris trois fois saint,Qui nourris la pensée au fond de tes entrailles,Comme une femme porte un enfant dans son sein.

IV

Pourquoi ne m’as-tu pas, Seigneur, réduit en poudre,Au lieu de m’exaucer dans un jour de fureur ?Que d’ignobles tourments m’eût épargnés ta foudre !Car, tu le vois, je fuis Paris avec horreur.

C’est que j’ai tant souffert durant ces cinq années !A l’homme que j’étais je ressemble bien peu :Toutes les fleurs de l’âme en moi se sont fanées ;Je suis un arbre mort, bon à jeter au feu.

Chose étrange pourtant ! sur la route poudreuseQui va me ramener à mon nid d’autrefois,Je regrette toujours la cité douloureuse,Et mes illusions ont retrouvé leur voix.

J’avais quatre ans à peine, et près de ma fenêtreUn large et haut pommier étendait ses rameaux,Et chaque jour d’avril, dès que l’aube allait naître,J’entendais, de mon lit, de gais concerts d’oiseaux.

Les pinsons, les bouvreuils, les fauvettes, les merles,Tous, au premier rayon qui présageait le jour,Sur l’arbre où la rosée étincelait en perles,S’assemblaient, et chantaient en chœur ou tour à tour.

Contre ce souvenir je reste sans défense :Il évoque la joie où je voudrais des pleurs,Et sur les trois tombeaux qu’a vus ma triste enfance,J’entends toujours chanter mon grand pommier en fleurs.

Nantes, novembre 1839.

196 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Sonnets et poésies, Nantes - Paris, V; FOREST ET ÉM. GRIMAUD - Alphonse LEMERRE, 1875· numérisation gallica.bnf.fr· Sources