Sonnets et poésies, 1875· Seconde partie Poésies inédites 1834-1839· Strophes et fragments
Le suicide d’un poëte
Hier j’étais allé dans le bois de VincennesRêver à ma Bretagne à l’ombre des grands chênes.Le soleil descendait tout rouge à l’horizon.Mollement étendu sur le tiède gazon,Je laissais ma pensée, au gré de son caprice,Comme une abeille allant de calice en calice,Effleurer toute chose et butiner des versAux nuages rosés comme aux feuillages verts.Les longs frissonnements des arbres sous la briseMe rappelaient la mer, lorsque la vague briseAux sables d’Escoublac, dans un beau soir d’été.O mon cher Océan, pourquoi t’ai-je quitté ?
A part ce bruit confus et plein d’un doux mystère,Le plus profond silence enveloppait la terre,Car les oiseaux venaient de finir leurs chansonsEt regagnaient leurs nids cachés sous les buissons.J’entendis tout à coup une voix grave et pleine,Et, pour l’écouter mieux, je retins mon haleine.
— « Je vous bénis, Seigneur, du bord de mon tombeau :Le dernier de mes jours est mon jour le plus beau ;Je meurs sans un regret, je meurs sans une envie.Que le dernier rayon s’éteigne avec ma vie ! »
La voix calme se tut, et je me sentis froid ;Mes cheveux sur mon front se dressèrent d’effroi.Quelle arme allait ouvrir à l’âme en deuil sa route ?L’épouvante me cloue au gazon, et j’écoute.Je n’entends d’autre bruit que les chants incertainsDe quelque oiseau des nuits sur les chênes lointains…
Le drame disparu de la forêt muetteMe fit sous le martyr deviner un poëte,Qui, comme moi, couché sous les ombrages verts,Causait avec sa muse et lui disait ses vers.Mais je voulus en vain renouer mes beaux rêves ;Triste comme la voix du courlis sur nos grèves,Quand l’orage s’avance en lourds nuages gris,Un noir pressentiment m’effrayait de ses cris.Le feuillage, où passaient parfois des clameurs vagues,Ne me rappelait plus le murmure des vaguesChantant joyeusement, par un beau soir d’été,Aux sables d’Escoublac, rivage regretté ;Non ! j’entendais courir, par lugubres volées,Les sourds et lents sanglots des cloches désoléesQui vont dire aux mortels de prier pour les morts ;Et ce glas devenait pour mon âme un remords.L’homme dont mon oreille avait surpris la plainte,Peut-être que sa vie, hélas ! s’était éteinteSans témoin, sans secours, sans consolation !
Tout mon cœur s’ébranla sous la commotion.Qui sait s’il n’est pas temps de sauver le poëte ?J’étais déjà debout, et la forêt discrèteMe vit, d’un pied léger et souvent suspendu,Chercher le moribond dont j’avais entenduL’adieu monter au ciel sur les rayons solaires.Sous un épais massif de chênes séculaires,Dont les rameaux noueux, fraîchement reverdis,Étaient entrelacés comme des bras amis,J’aperçus un jeune homme étendu sur la mousse.Sa figure pâlie était paisible et douce,,Et, malgré ses habits d’assez sauvage aspect,Je ne sais quoi de noble exigeait le respect.
— « Je n’ai pas droit, Monsieur, de sonder vos blessures,,Mais j’apporte à vos maux une âme et des mains sûres,— « Je n’ai besoin de rien, dit-il avec orgueil.Merci, mais laissez-moi, je vous prie. » Et son œil,Qu’il avait jusqu’alors tenu baissé sur l’herbe,Sur moi se releva mécontent et superbe,Et le coin de sa lèvre avait un pli moqueur.Hélas ! qu’il lisait mal dans le fond de mon cœur !
Je me sentis rougir sous ce regard étrange,Plus altier que celui d’un roi que l’on dérange,Et rentrai lentement au plus profond du bois ;Mais les mêmes soucis m’oppressaient de leur poids.Si ce grand deuil venait à réclamer mon aide,Je voulais que mes mains tinssent prêt le remède ;Et derrière un buisson je dérobai mes soins.
Quand le poëte crut n’avoir plus de témoins,Il courba ses genoux, et sur sa face blêmeJe vis passer l’effroi du terrible problème.La sueur lui perlait ; ses pleurs tombaient à flots ;Son sein avec efforts battait sous les sanglots ;Des frissons secouaient ses deux mains convulsives :On aurait dit le Christ au Jardin des Olives.Mais il se releva, plein de la majestéDes Esprits revêtus de l’immortalité.Le front haut, l’œil ouvert et les mains étendues,Il écoutait les chants des muses, descenduesPour l’emporter au ciel sur leurs ailes de feu.L’homme avait disparu dans la grandeur du dieu ;La terre s’abaissait sous lui comme un nuage ;
La splendeur du soleil était sur son visage,Et son corps s’envolait dans un fluide d’or :On aurait dit le Christ au sommet du Thabor.Était-ce de l’extase ? était-ce du délire ?Aujourd’hui même encor je n’oserais le dire,Mais je crus voir monter vers le ciel entr’ouvertCe génie inconnu, ce frère de Gilbert ;Et, maudissant en chœur ce monde sacrilège,Tous les poëtes morts lui formaient un cortège.
Paris, mai 1839.
98 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Sonnets et poésies, Nantes - Paris, V; FOREST ET ÉM. GRIMAUD - Alphonse LEMERRE, 1875· numérisation gallica.bnf.fr· Sources