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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Sonnets et poésies, 1875· Seconde partie Poésies inédites 1834-1839· Strophes et fragments

Ma vie a paris

Émile Péhant· 150 vers

A M. DE SALYANDY Ministre de l’Instruction publique.

Quand le Rhône se perd sous le sol qui s’entr’ouvre,Le voyageur le croit englouti pour toujours ;Mais bientôt il échappe à la nuit qui le couvre,Et là-bas, au soleil, le regard le découvre,Comme un long serpent bleu, précipitant son cours.

Qu’il aille ! son destin a subi son épreuve,Car ses flots oubliés grossissaient leurs trésors :Ce n’était qu’un torrent, désormais c’est un fleuve,Et plus d’une cité, qui sans lui serait veuve,De feux reconnaissants couronnera ses bords.

Un jour que je pleurais, pauvre enfant sans ressource,Un élu du Seigneur m’apparut, et mes versPrirent à sa parole, en bondissant, leur course,..Moïse ainsi d’un mot fit jaillir une sourceDes flancs d’un roc aride, au milieu des déserts.

Ils se creusaient un lit, et leur onde sonoreS’éclairait de lueurs et fixait les regards :Une brume flottait au-dessus d’eux encore ;Mais quand on voit fumer les fleuves à l’aurore,Le soleil en montant dissipe les brouillards.

Des cimes de l’espoir, où planait mon audace,Je les voyais s’étendre avec rapidité ;Les siècles derrière eux s’enfuyaient, et leur trace,S’élargissant toujours dans le temps et l’espace,Resplendissait au loin, jusqu’à l’éternité.

Mais que de pleurs souvent l’espérance nous coûte !Où donc s’est envolé le rêve auquel j’ai cru ?Ma poésie, hélas ! au milieu de sa route,D’un gouffre ténébreux a rencontré la voûte,Et son flot tournoyant a soudain disparu.

O vous, dont on vantait les rives pleines d’ombre,Où tombait la fraîcheur des longs peupliers verts,Où l’herbe s’étoilait de pervenches sans nombre,Où chantaient les oiseaux sous le feuillage sombre,La foule vous oublie à présent, ô mes vers.

Eh ! que m’importe donc ce que pense la foule ?Si mes vers sont tombés dans l’abîme béant,Je sais que dans la nuit toujours leur source couleEt que, brisant d’un bond le roc qui les refoule,Ils vont, sans longs délais, rejaillir du néant.

Pauvres vers ! le malheur tient leurs ondes captives,Comme un fleuve glacé par le froid des hivers :Pour que notre œil joyeux voie encor les eaux vivesSautiller, en chantant, sous les fleurs de leurs rives,Il faut que le soleil sourie à l’univers.

Et moi, j’ai tant souffert, je souffre tant encore !D’autres se sont tués qui souffraient moins que moi.Maux cruels, qu’en mon sein chaque jour fait écloreComme un nid de serpents, je veux qu’on vous ignore ;Tout homme à votre aspect reculerait d’effroi.

Longtemps je crus avoir vidé jusqu’à la lieLa coupe où le Destin nous verse la douleur ;Mais voilà qu’à pleins bords elle est encor remplie !.Oh ! ne me force pas, mon Dieu, je t’en supplie,A m’enivrer toujours du vin de ta fureur.

Mon indigence, hélas ! s’est tellement accrue,Qu’il m’a fallu souvent, pendant tout un long mois,Errer, durant les nuits, au hasard dans la rue,Attendant que l’aurore enfin fût reparue,Pour aller me coucher au soleil dans les bois.

Astres qui me voyiez dans ces nuits déplorables,Ah ! vous savez combien mon corps m’occupait peu ;Vous savez qu’oubliant des maux intolérables,Mon âme se mêlait à vos chœurs adorablesEt chantait avec vous des cantiques à Dieu.

Quelquefois cependant, las de traîner ma chaîne,Plus d’un désir mauvais à minuit m’est venu :Je descendais alors sur le bord de la Seine.Mais quand la mort allait m’arracher à ma peine,Je ne sais quel espoir m’a toujours retenu.

Je me disais les noms des poëtes célèbresQue de son noir linceul couvrait la pauvreté,Et qui sont tout à coup sortis de leurs ténèbres,Comme, au dernier des jours, de leurs couches funèbresS’envoleront les morts, couronnés de clarté.

Quand un malheur soudain nous engloutit, sans douteOn peut, sans s’avilir, pousser un cri d’effroi ;Mais qu’on aille en avant, qu’on achève sa route,Il est certain qu’après la ténébreuse voûte,On verra le bonheur resplendir devant soi.

Ainsi, quand sous les pieds la terre se dérobe,Si du fond de l’abîme on ne voit plus les cieux,En descendant toujours on percerait le globe,De lointaines lueurs brilleraient comme l’aube,Et l’on retrouverait le soleil radieux.

Rêves au doux ramage, illusions dorées,La faim, l’ignoble faim, hélas ! venait souventVous chasser, comme on voit des vierges éploréesDans les longs corridors s’enfuir, décolorées,Quand un vainqueur lascif s’empare d’un couvent.

Quoi ! trouver le désert dans une capitale !Quoi ! devant tant de luxe être à jeun jusqu’au soir !Ah ! je sentais alors que, dans sa tour fatale,Ugolin souffrit moins que ne souffrait Tantale :Et l’envie aigrissait mon amer désespoir.

Savourez bien la vie, ô riches de la terre ;Couronnez-vous de fleurs aux banquets du plaisir ;Si le peuple affamé veut bien encor se taire,Que vos fêtes du moins s’entourent de mystère,Ou nous écouterons les conseils du désir.

Le bonheur est un arbre, où le désir s’élèveParmi de beaux fruits d’or que convoitent nos yeux,Et, pareil au serpent qui fit succomber Ève :— « Pourquoi donc, nous dit-il, vous contenter d’un rêve ?Ne goûterez-vous pas ces fruits délicieux ? »

Non, car, pour les cueillir, il faut commettre un crime,Et, si nous nous ployons aux volontés du Ciel,Le Christ un jour viendra sauver ceux qu’on opprime,Et sa main, nous versant le baume qui ranime,Brisera pour jamais notre coupe de fiel.

Vous tremblerez alors, riches au cœur barbare,Et vous regretterez d’avoir été de fer.Je vous plains, je vous plains ! vous dont la table avareA toujours refusé ses miettes à Lazare ;Vos grincements de dents réjouiront l’enfer.

Mais ce n’est pas pour moi que ma voix vous imploreEt vous ne rirez pas de mon abjection :Malgré les maux nombreux dont la dent me dévore,Riches, regardez-moi, j’ai le front haut encore,Car je n’accepte pas toute protection.

Fût-ce pour éviter les dalles de la morgue,Jamais pour le Veau d’or ne fumera mon vœu :De quoi peut-on louer un banquier plein de morgue ?La lyre du poëte est sainte comme l’orgue,Qui garde tous ses chants pour les temples de Dieu.

Notre reconnaissance est, en effet, un culte,Car nous ouvrons souvent l’Olympe à des mortels.Or nous ne voulons pas que le peuple en tumulte,A nos hymnes pieux mêlant ses cris d’insulte,De son pied indigné renverse leurs autels.

L’homme auquel sans rougir peut s’adresser l’artiste,Quand il faut un remède à son mal agrandi,Je l’ai cherché longtemps dans la foule égoïste ;Et, ne le trouvant pas, je m’en allais tout triste,Quand des voix ont chanté : « Salut à Salvandy ! »

Salut à Salvandy ! S’il est puissant, la gloireFut son seul marchepied pour monter aux honneurs ;Sa statue est promise au temple de l’histoire,Et Mécène sera jaloux de sa mémoire,Car Mécène n’a pas guéri tant de douleurs. »

Ces voix ont rassuré mon âme désolée ;Je viens et ne crains pas que tu me dises non :Réchauffe d’un regard ma verve encor gelée,Et, reprenant son cours dans la verte vallée,Mon vers réfléchira les splendeurs de ton nom.

Si le fleuve en hiver s’engourdit sous la glace,Comme un homme plongé dans un profond sommeil,Dès que le soleil vient amollir sa surface,Il s’éveille, s’élance, et, dévorant l’espace,Emporte dans ses flots l’image du soleil.

Paris, 1838.

150 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Sonnets et poésies, Nantes - Paris, V; FOREST ET ÉM. GRIMAUD - Alphonse LEMERRE, 1875· numérisation gallica.bnf.fr· Sources