Réglages

Mémorisé dans ce navigateur.

Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Sonnets et poésies, 1875· Seconde partie Poésies inédites 1834-1839· Strophes et fragments

Les conseils du désespoir

Émile Péhant· 130 vers

I

Le spectre aux veux hagards qui partout me poursuit,Le blême Désespoir m’a parlé cette nuit.

« Fermeras-tu toujours les yeux à l’évidenceEt peux-tu plus longtemps croire à la Providence ?Depuis près de trois jours que te ronge la faim,Quelque ange t’a-t-il dit : « Mange, voici du pain » ?Les temps où le Seigneur nourrissait le prophète,Où le rhapsode avait sa place à toute fête,Ces temps-là sont passés et ne reviendront pas.L’égoïsme aujourd’hui vous dévoue au trépas,Pauvres fils de la muse, et vos enthousiasmesS’éteignent dans cet air chargé d’impurs miasmes.Oui, les hommes et Dieu contre vous sont d’accord,Et, pour leur échapper, vous n’avez que la mort.Mais au lieu d’accepter franchement le remède,Lâches ! de vos bourreaux vous sollicitez l’aide :Vos vers à deux genoux semblent toujours prier,Et nul front devant Dieu n’est plus prompt à plier.

» Je t’ai vu, tout un jour, debout à ta fenêtre,Sitôt qu’un bruit de pas au loin venait à naître,Tressaillir, te pencher, suivre d’un long coup d’œilL’étranger qu’un hasard conduisait vers ton seuil,Scruter avidement son port et son visage,Pour connaître plus tôt le but de son message ;Et, lorsque, sans entrer, il passait son chemin,Te rasseoir, et cacher tes larmes sous ta main.Ah ! sans doute il est beau de croire à l’âme humaineUn instinct de vertu qui vers le bien la mène,Mais c’est par trop céder à l’effroi de mourir,D’espérer, sans raison, qu’on va te secourir.Et de qui prétends-tu que ce secours te vienne ?Tu n’as pas un ami qui de toi se souvienne !Crois-tu donc qu’en ce siècle il existe un seul cœurQui devine la chambre où pleure une douleur ?Qu’un passant soit ému s’il voit râler un homme,J’admets ce noble effort — qu’on loue et qu’on renomme ;Mais la foule, empressée à gagner de l’argent,Craindrait de perdre une heure à chercher l’indigent.

» Ne tends donc plus les bras aux enfants de la terre ;Ce serait sans profit souiller ton caractère.Si l’on peut te sauver, c’est moi qui le puis seul,Mais je n’ai pour abri que les plis d’un linceul.Que la nécessité te serve de courage :Meurs donc, calme et fier, meurs ! Quand dans son engrenageLe malheur a pu prendre un homme à-bras-le-corps,La victime en vain hurle et s’épuise en efforts :Sous sa roue implacable il l’écrase et la broie,Et Dieu même aurait peine à lui ravir sa proie.

» Tu dis : Patientons, et le bonheur luira ;Le Désespoir vaincu loin de moi s’enfuira.J’ai déjà bien souvent entendu sa parole ;Comme les autres fois il faudra qu’il s’envole.Non, tu ne m’as pas vu jusques à ce moment,Et tu prenais pour moi le Découragement.Lui, pour le mettre en fuite, il suffit d’une joie :C’est un hôte des nuits que l’aurore renvoie ;Mais moi, quand je visite un homme, il est perdu.Écoutez ! sur le toit un cri s’est entendu !Oui, c’est l’effraie. Enfants dont la mère est malade,Recevez à genoux sa dernière accolade,Puis chez le fossoyeur commandez un cercueil.Des cierges brûleront demain sur votre seuil ;Car la mort n’est pas loin de la maison qu’effraieLe cri du Désespoir ou le cri de l’effraie.

» Lorsque tu fus frappé par ton premier malheur,Je t’ai permis l’espoir d’un avenir meilleur :Les maux de la jeunesse ont toujours leur remède.Sous la neige circule une sève encor tiède,Et le souffle d’avril peut, après les hi vers,Faire aux sillons blanchis poindre des épis verts ;Mais quand sur les blés mûrs la grêle est descendue,Le ciel s’épure en vain : la récolte est perdue.Or tes rêves de gloire étaient bons à cueillir,Quand ce nouvel orage est venu t’assaillir :Et les voici couchés maintenant sur la terre,Comme un rang de soldats frappés du cimeterre.Les rayons du soleil leur seront superflus ;La sève aux longs tuyaux ne remontera plus,Et la brise du soir, la brise humide et fraîche,Ne reverdira pas ce tas de paille sèche.O laboureur, pourquoi consulter l’horizon ?Rien ne peut désormais te rendre ta moisson.Ces blés dont ton orgueil nouait déjà les gerbes,Ne sont plus maintenant que d’inutiles herbes,Et les oiseaux du ciel pourront seuls becqueterLe grain que sur le sol le vent vient de jeter.Aux sillons dévastés fais-toi donc une couche,Et meurs, mais calme et fier, et le rire à la bouche. »

II

Ainsi le Désespoir m’exhortait au trépas.J’ai dit au Désespoir : « Je ne me tûrai pas !Je ne veux point grossir tes douloureuses listes ;Je ne veux point donner demain aux journalistes,Vampires dont l’esprit vit aux dépens du cœur,Le droit d’écrire, avec leur sourire moqueur :« La Seine a chaque nuit sa victime nouvelle ;La Muse habite encor la vieille tour de Nesle ! «

» Non ! malgré la misère acharnée à mes pas,O sombre conseiller, je ne me tûrai pas !Mon sang imprimerait sur mon nom une tache.Au gibet douloureux où le destin m’attache ;Je laisse au temps le soin de me faire mourir.La dignité de l’homme est de savoir souffrir.Pourtant ne craignez rien, ô vous, jeunes artistes)Qui, partout repoussés par des cœurs égoïstes,Avez porté sur vous un bras désespéré,Je bénis votre nom, quoique déshonoré.Oui, saints martyrs, mon vers est pour vous sans insulte ;Je ne me joindrai pas à la foule en tumulteDont le bras sacrilège, à vos humbles tombeaux,Arrache sans pitié votre corps en lambeaux,Vous traîne aux carrefours sur une ignoble claieEt rougit le pavé du sang de votre plaie.Non ! non ! je vous suivrai de loin, les yeux baissés,Et lorsqu’à Montfaucon ils vous auront laissés,Morts chéris, de mes pleurs lavant votre blessure,Je vous reporterai dans une tombe sûre.Car moi souvent aussi, comme un homme en prisonA travers les barreaux convoite l’horizon,J’ai jeté, par delà les bornes de la vie,Sur des mondes meilleurs de longs regards d’envie,Et, pour donner l’essor à mes désirs ardents.Plus d’une arme chargée a grincé sur mes dents.Mais la raison m’a dit : C’est ton devoir de vivre.Tes chemins sont mauvais, qu’importe ? il faut les suivre,Jusqu’à ce que Dieu crie à tes pieds harassés : •« La ronce et les cailloux sont désormais passés,Poëte, arrête-toi ; voici l’hôtellerieOù ma paix guérira ton âme endolorie. »

III

En écrivant ces mots qui m’avaient consolé,Je regardai le spectre. Il s’était envolé !

Paris, 1838.

130 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Sonnets et poésies, Nantes - Paris, V; FOREST ET ÉM. GRIMAUD - Alphonse LEMERRE, 1875· numérisation gallica.bnf.fr· Sources