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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Chant du soir, 1917

Épître à M. l’Abbé A. Gingras

Adolphe Poisson· 60 vers

MON cher, je n’ai reçu que ce matin ta lettreOù, moderne Aristarque, avec art tu sus mettreTon sourire caustique et ton esprit frondeurSur l’éloge amical dont rougit ma candeur.Sois pour moi ce censeur qui dans ma pâle stropheRéprimande l’adverbe et raille l’apostrophe,Fasse marcher plus vite un vers rude et pesantComme le lourd sabot que traîne un paysan ;Surtout, sois sans merci pour la traître chevilleQui se glisse partout, se croit de la famille,Et dont le rôle est de rassembler au hasardDes vers sans liaison et composés sans art.A ce travail ardu, mon cher, sois inflexible.Aux traits de ton esprit sache donner pour cibleL’hémistiche boiteux, les fautes de français.Ma Muse est l’accusée, or fais-lui son procès.Oui, sans pitié contre elle accumule les preuves :Barbarismes rusés, fautes vieilles ou neuves ;Glane partout sans peur, complète le dossier,Puis jette un froid regard sur cet amas grossierD’où mon rêve crut voir, ô chimère cruelle !Ma strophe s’élancer harmonieuse et belle.Ramène désormais au sentier du bon sensL’idée échevelée et les vers languissants ;Que ma phrase incorrecte aille encore à l’école.Que le pied soit moins lourd et la rime moins folle.Enfin, que sans merci ton regard vigilantNe laisse rien à dire au lecteur clairvoyant.Oh ! je ne prétends pas, mon cher, être poète ;Je chante pour tromper l’ennui de ma retraite,Et malgré moi, le soir, quand je suis seul, sans bruitLe poème s’ébauche et le vers se construit.Pendant que les amis vont, avides de gloire,S’abreuver dans les flots grondants, moi je vais boireA l’antique fontaine où filles et garçonsVenaient plonger leur urne et mouiller leurs chansons.Je chante encor ; mais toi, mon cher, que fait ta lyre ?Où donc s’en est allé cet immortel délire,Ce feu sacré que Dieu souffle sur les mortels ?Le Seigneur que tu sers chaque jour aux autelsT’aurait-il défendu de laisser dans un rêveFolâtrer ton esprit ? Non, cher ami, fais trêveAu moins pour un instant à tes travaux sacrés ;Daigne tourner les yeux vers les monts empourprés,Vers les ravins noyés d’ombres ou de lumières ;Salue encor d’un chant le soleil des bruyères ;Cesse de promener un œil indifférentSur ce monde à la fois si petit et si grand.Dieu te pardonnera, poète, sans nul douteDe t’arrêter parfois tout pensif sur la route,Et d’écouter, ravi, les mille bruits diversEt de mêler ta note au chant de l’univers.Alors ayant rempli tes devoirs de poète,Reviens à ton autel, parle à Dieu tête à tête ;Laisse tomber sur nous, hommes désenchantés,De sévères leçons, de dures vérités.Et s’il te reste après ces heures bien rempliesUn moment de loisir, de peur que tu m’oublies,Viens vite sous mes pins, et là, tout palpitants,Nous vous ferons revivre, ô rêves de vingt ans.

60 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Chant du soir, Arthabaska, Impr. de l’Union, 1917· numérisation archive.org· Sources