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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Chant du soir, 1917

Les blés murs

Adolphe Poisson· 46 vers

LES blés sont en émoi ; c’est l’heure des moissons.Ils entendent déjà les joyeuses chansonsDu faucheur matinal qui dès l’aube s’apprêteA son noble travail comme pour une fête.Mais il passe un frisson sur les épis dorés ;Pourtant à chaque automne ils y sont préparés.Nul insecte ne vient d’une dent lente et fineS’attaquer jour et nuit à sa frêle racine.Nul vent ne vient courber aux guérêts assoupi »,Dans un cruel effort, la tige des épis.Ce qui met en émoi tous les blés de la plaineC’est un bruit tout nouveau dont la vallée est pleineC’est un monstre bruyant inconnu jusqu’iciEt qui va ce matin les faucher sans merci.Déjà le moissonneur en vainqueur se promèneEt le supplice va durer une semaine.Blés si vite fauchés vous aimeriez bien mieuxLa faux, l’antique faux si légère aux aïeux,Dont la lamé luisante attirait la lumièreEt que l’épi mûri subissait sans colère.Car elle travaillait sans bruit et sans effortAu rythme du travail d’un bras robuste et fort.Mais ton œuvre, ô martyr, n’est point encor finie ;Il te faudra passer par une autre agonie.O blé, pour être utile il faut encor souffrir ;Songe à l’humanité qu’il te faudra nourrir,Qu’à nous, les affamés, il nous faut ton supplicePour que, devenu pain, tu sois notre délice.Au crible du moulin, sans aucune pitié,On te jette encor vert pour que tu sois broyé.Tu deviendras bientôt une blanche farinePétrie à notre gré. Puis ce qui me chagrineC’est qu’il te faut encor,- fine fleur de froment,Passer sans nul repos par un nouveau tourmentQui sera le dernier, ô victime muette ;Chaud pour te recevoir, c’est le four qui te guetteEt qui fera de toi ce pain si nourissantA qui l’être humain doit le plus pur de son sang.Aux champs rien ne se perd, l’oiseau retrouve encoreDu grain dans les sillons, et voilà qu’il picoreL’épi que la faucheuse aura laissé pour luiEt qui dans le guérèt devient le bien d’autrui.Et voici donc, ô blé, qu’ayant nourri les hommes,Tu nous fais la leçon, gaspillards que nous sommes,Puisqu’il en reste assez, perdu dans les sillons,Pour enrichir le sol, nourrir le* oisillons.

46 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Chant du soir, Arthabaska, Impr. de l’Union, 1917· numérisation archive.org· Sources