Chant du soir, 1917
Épître à mon ami Nérée Beauchemin
MON cher ami, j’ai lu tes doux rayons d’octobreEt je t’en félicite. En ce siècle trop sobreDe sentiment sincère, il faut sur le cheminSaluer le poète et lui serrer la main.Je le vois par ton chant, tu chéris ce que j’aime ;Tu vas errant ainsi que je le fais moi-même.Dans la calme vallée où, ravi, tu surprendsL’aveu que font aux fleurs les papillons errantsPuis lorsque les beaux jours ont fui, lorsque la neigeAux flocons miroitants vient avec son cortègeD’oiseaux blancs, comme moi, pour tromper tes ennuisTu rêves au soleil de juin, aux belles nuits.Oui, nous que le Seigneur a faits un peu poètes,Nous préférons au monde, aux clameurs de ses fêtesLes murmures confus de la nature en fleursAvec ses doux parfums, ses multiples couleurs.Les hommes, tu le sais, ont nommé fantasieCe que nous, les rêveurs, appelons poésie.Ils nous ont reproché, quand eux bravent les flots,De chanter sans soucis, indolents matelots,Ou bien quand ils s’en vont, orgueilleux capitaines,Sur leurs vaisseaux d’acier vers des plages lointaines,De les laisser lutter contre les coups du sort,Notre esprit dans un rêve et notre barque au port !Hardis lutteurs, jamais ils ne laissent leurs armes.Pour ces aventureux les dangers ont leurs charmes.Diplomates, rhéteurs, manieurs de budjets,Ils jouent leur avenir dans dévastes projets.Oh ! sans doute il est beau de remuer la foule,Grondant comme les flots sous l’effort de la houle,De dominer par sa parole et ses talents,De grandes nations, des peuples turbulents,De laisser sur son siècle un rayon qui l’éclaire,D’entendre sur ses pas la clameur populaireJeter aux quatre vents du ciel son nom vainqueurEt de tout un pays sentir battre le cœur !Tandis que dans la paix on voit l’humble poète,Peu jaloux de la gloire, embellir sa retraite,La fermer aux rumeurs d’un monde qui séduitPour suivre dans sou rêve un idéal qui fuit.Sous son toit calme et frais, le poète qui veille,Quand résonne une lyre aime à prêter l’oreille,A chercher dans un vers langoureux ou puissantComme un fidèle écho de tout ce qu’il ressent.Donc touche plus souvent les cordes de ta lyre,Car un poète ici toujours aime à te lire.Et saluant de loin ton chant plein de douceur,Ma muse dans ta muse a reconnu sa sœur.Pour l’homme Dieu créa la pensée éternelleComme il mit le rayon au fond de la prunelle.Sur des objets divers elle se réfléchit,Sur l’ombre qui descend, sur l’aube qui blanchit,Elle veille toujours et saisit dans l’espaceTout rayon qui l’attire et qui, rapide, passe.De ce travail que Dieu distribue au hasard,Chacun choisit son lot, exécute sa part ;Élève d’Apollon, disciple d’Esculape,De ce grand drame humain nul secret ne t’échappeEt penseur en alerte, ouvrier vigilant,Tu poursuis ton travail utile et consolant.Sans laisser le scapel reste avant tout poète ;Du feu sacré conserve une flamme discrète ;Compose bien ta vie et fais avec bonheurLa part de la matière et la part de ton cœur.Je reprendrai mes chants ; nous chanterons ensembleLa féconde amitié. De l’art qui nous rassembleSoyons sans en rougir les disciples ferventsEt jetons sans compter nos vers aux quatre vents.Si tu veux nous dirons l’amour de la patrie,Sa gloire et ses revers. Son histoire chérieFera chez nos enfants revivre les aïeuxDu sol par eux semé défenseurs glorieux,A nous aussi l’espace où tout espoir s’élance,Où planent les oiseaux, où l’astre se balance,A nous le ciel serein, les larges horizons,Les prés pleins de rumeurs, les bois pleins de chansons,Les doux roucoulements et les tièdes haleinesQui caressent les fleurs et parfument les plaines.Volons vers la lumière et laissons aux GentilsLeurs projets de fortune et leurs vils appétits.N’envions pas leur sort, laissons notre nacelleVoguer non sur la mer où le vaisseau chancelleMais dans l’étroite baie où brillent, vrais saphirs,Les astres d’un ciel bleu tout chargé de zéphirs.O ! je ne voudrais point changer mes destinéesPour leurs luttes sans fin. Mes paisibles journéesS’écoulent sans secousse ; et si parfois, le soir,Je viens, triste et pensif, près du foyer m’asseoir,C’est que j’ai vu du seuil de ma calme retraiteUn vaisseau qui m’est cher roulé par la tempêteEt perdu quelqu’ami, de gloire trop jaloux,Que la foule ou la mer brise dans son courroux.Mais voilà trop parler de mon humble personne ;Je te laisse, il est tard. Déjà l’horloge sonneMinuit. Te retenir ne serait pas humain.Et plein d’affection, je te serre la main.
96 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Chant du soir, Arthabaska, Impr. de l’Union, 1917· numérisation archive.org· Sources