Chant du soir, 1917
Hommage à l’Alma Mater
Poème dit par l’auteur à un banquet donné par le Séminaire de Québec à tous ses anciens élèves
VIEUX murs restés debout, toit deux fois séculaire,Que le temps, œuvre étrange, a presque rajeunis,Lorsque je viens goûter votre ombre tutélaireIl se mêle une larme aux souvenirs bénis.
Car je salue en vous un passé plein de gloire.Car deux siècles durant vous avez abritéL’espoir de notre race, et notre jeune histoireS’inspire au seul aspect de votre vétusté.
Oui, j’aime à te fouler, vieux seuil du séminaire,Ruche qui vit surgir de si brillants essaims,Tant de morts glorieux que le présent vénère,Et qui furent jadis des héros et des saints.
Et parmi tous ceux-là que la Patrie honore,Combien depuis Laval, combien ont disparu,Des meilleurs, des plus grands, mais il en reste encoreCar dans ce siècle-ci leur nombre s’est accru.
Quand mon regard ému lentement se promèneSur ces fils de Laval accourus de partoutJe comprends que cette œuvre est plus qu’une œuvre humaine,Que c’est Dieu qui la guide et la maintient debout.
Nous sommes tous venus, les uns chargés d’années,Nous mêlant avec joie aux jeunes d’aujourd’hui,Oubliant — fut-ce un jour — nos pénibles journéesPour parler du passé qui si rapide a fui ;
Pour évoquer ce temps de douce quiétude,Heures dont nul chagrin n’assombrissait le cours,Cette époque où les jeux, la prière et l’étudeD’une inégale part se partageaient nos jours.
Il en est parmi vous dont la fortune est faite ;D’autres — je suis du nombre — ont, quels tristes aveux !Moins d’or dans le gousset que d’argent sur la tête,Si par bonheur ils ont conservé leurs cheveux.
Beaucoup de jeunes fronts, mais peu de têtes blanches,Preuve que le trépas a fauché parmi nous ;Que nous, acteurs d’hier, il faut laisser les planchesA ceux que nous bercions hier sur nos genoux.
Pour les jeunes c’est un passé né de la veille ;Pour les hommes mûris un souvenir lointain.Pourtant le même amour réunit — ô merveille ! —Les hommes du midi, du soir et du matin.
Oubliant les pensums, les longues retenues,Cadeaux assez fréquents du grave magister,Trois générations en ce jour sont venuesApplaudir aux progrès de leur Alma Mater.
De cette Alma Mater toujours je me réclame,En tout temps depuis lors je me suis souvenu.Les Hamel, les Mathieu, les Roussel, les LaflammeSont là pour témoigner que j’y suis revenu.
J’habite la maison par un autre moi-même,Heureux que le présent prolonge le passéGrâce à mon fils unique, en lutte avec le thème,Qui trouve après trente ans le chemin tout tracé.
Oh ! qu’il fait bon songer à ce temps de jeunesse,Ensemble se revoir, les jeunes et les vieuxAfin que pour un jour ce doux passé renaisseAvec son épopée et les morts glorieux.
Et s’il était permis à ma muse craintiveD’évoquer devant vous mes professeurs aimés,J’en compterais plusieurs dont la mort trop hâtiveA jeté la stupeur dans les rangs décimés.
Et je vous parlerais de ceux-là qui survivent,Fier de les voir ici, brûlant de les nommer,De constater qu’en eux les disparus reviventAvec le dévouement qui les a fait aimer.
D’abord monsieur Roussel dont le regard sévèreEt les sourcils froncés parfois nous faisaient peur.Il est un des premiers parmi ceux qu’on révère,Cachant un vrai cœur d’or sous un masque trompeur.
Et monseigneur Hamel, ce doyen vénérableQu’ont connu tour à tour trois générations,Qui, modeste savant, d’un flegme impénétrableSe plait dans le problème et les abstractions.
Puis monseigneur Bégin, professeur de cinquième,Non pas le moins aimé, car il était de ceuxQui, poussant l’indulgence à sa limite extrême,Semblaient prendre en pitié l’écolier paresseux.
Car malgré ses leçons empreintes de tendresse,Ses avis paternels d’un si noble abandon,Travailleur indolent, j’abritais ma paresseA l’ombre de son cœur toujours prêt au pardon.
Élèves d’autrefois, si nous avions des maîtresQui nous faisaient trouver le règlement plus doux,Moins cruels les pensums, moins lourds les hexamètres,Élèves d’aujourd’hui, n’en soyez pas jaloux.
De nouveaux professeurs le collège s’honore,Et l’œuvre de Laval n’a pas dégénéré ;Les Roy. les Gosselin et bien d’autres encoreVeillent d’un œil jaloux sur le dépôt sacré.
Foyer de dévouement, rempart de notre race,Aux dernières clartés du siècle qui s’éteint,Quelque soit l’horizon que le regard embrasse,Malgré tes deux cents ans tu n’es qu’à ton matin.
Asile de la paix, à l’abri des orages,Calme et fraîche oasis des déserts d’ici-bas,Dans ton sein nous venons retremper nos couragesPour reprendre demain nos travaux, nos combats.
Cultive avec amour la fleur de la jeunesse,Fais des hommes au cœur capable de lutter,Et que de tes leçons si fécondes il naisseUne race qui puisse aux assauts résister.
100 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Chant du soir, Arthabaska, Impr. de l’Union, 1917· numérisation archive.org· Sources