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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Chant du soir, 1917

L’hécatombe

Épisode de la déportation des Acadiens lu à une séance du Congrès du Parler Français

Adolphe Poisson· 176 vers

QUAND la torche enflammée, aux champs de l’Acadie,Sans aucune pitié promenait l’incendie,Que les chaumes détruits, les temples profanésEurent fait un désert de ces lieux fortunésSans merci le livrant aux traîtrises de l’onde,Lawrence dispersait aux quatre coins du mondeUn peuple jusque là paisible et désarmé.Chassé du sol natal pour l’avoir trop aimé.Le coteau, le vallon, le ravin, la colline,Tout ce qui fut le doux pays d’Évangeline,Beauséjour et Grand Pré, Beaubassin, ChomédySe mirant dans les eaux de la Baie de Fundy,Il ne reste plus rien de ce qui fut la vie,Oui, plus rien que l’exil, la liberté ravie,Un peuple sans foyers, des temples sans autelsQue Longfellow chanta dans des vers immortels.Mais Lawrence rêvait de nouvelles victimesPour combler ses greniers de gains illégitimes.Pour le persécuteur ce n’était point assez.Sur l’île St-Jean au hazard dispersés,Se croyant à l’abri des suppôts de Lawrence ;Vivaient depuis cent ans d’autres fils de la France.Un large bras de mer semblait les protéger,Quand soudain résonna le pas de l’étranger.La chapelle où l’on prie et le chaume où l’on chanteVont devenir déserts car la horde méchanteA franchi le détroit. Adieu blondes moissonsQui tombaient sous la faux au rhytme des chansons,Adieu la douce paix du foyer domestique,Adieu le grêle son de la cloche rustique.Ainsi qu’à Beauséjour, ainsi qu’à BeaubassinVa retentir l’appel lugubre du tocsin.Avant que le soleil au couchant disparaisse,Il annonce en un cri de suprême détresseL’exil de tout un peuple en des pays lointainsEt livré sans ressource à de cruels destins.Mais avant de quitter pour toujours la patrieOn entre dans le temple, on s’agenouille, on prie,Et tous réconfortés par cet acte pieuxVont laisser sans gémir le beau sol des aïeux.Au nombre de trois cents ils sont là sur la grève ;La haine les poursuit sans repos et sans trève.Ils attendent l’édit qui devra les livrerAux hasards d’une mer prête à les engouffrerEnfin l’ordre est venu. " Mais, dit le capitaine,Avec un tel vaisseau notre perte est certaine ;C est nous envoyer tous au-devant de la mortQui va planer sur nous dès le sortir du port.Le navire est peu sûr et la mer est mauvaise."— "Voulez-vous que ces gens voyagent à leur aise ?L’ordre est formel, il faut débarrasser ces lieuxDe ces Français qu’on dit bigots, séditieux."— "Il me semble, monsieur, qu’ils sont peu redoutables ;Dépouillés de tous biens, sans armes, misérables,Ils sont dignes plutôt d’avoir notre pitié."— " Pas de murmure, et vous faites votre métierSans les plaindre. Après tout qu’importe leur misère.Conduisez-les bien loin vers un autre hémisphère."— " Pouvons-nous sans danger traverser l’océan ? "— " Qu’on les disperse au loin, voilà le plus pressant.Que me fait de ces gens la mort dans le naufrage ?Pourvu que vous puissiez sauver votre équipage.Je n’ai cure du reste. Embarquez le troupeau,Voyez qu’il n’ait pas d’arme et n’ait pas de drapeau,"Le capitaine hésite encor la mort dans l’âmeD’être l’exécuteur de cet édit infâme.D’un regard suppliant il demande un retard.Le vaisseau radoubé pourrait partir plus tardEt courir moins de risque. En vain. Inexorable,Le maître lui répond : " L’ordre est irrévocable,Qu’importe le vaisseau, la mer et la saison,Embarque sans tarder l’humaine cargaison.Appareille au plus vite et demain prends le large."Et le navire étroit sous sa pesante charge.Dressant avec effort toute sa voile au vent.Laisse le sol aimé dès le soleil levant.Un prêtre est avec eux, les bénit, les consoleEt leur montre le ciel comme unique boussole,Et debout sur le pont par la foule encombré,De ces trois cents proscrits se voyant entouré,Il entonne avec âme et d’une voix puissanteL’Ave Maris Stella, cette hymne si touchanteDont l’Acadie a fait son chant national.Étoile de la mer, astre matutinal,Planez toujours sur nous, a répondu la fouleSur le pont secoué par l’effort de la houle ;Et tous disent en chœur, prosternés à genoux,Dei Mater Alma, daignez veiller sur nous.Jusque là des oiseaux la troupe vagabonde,Escortant le vaisseau, de l’aile rasait Fonde.Ces fidèles amis par la brise transisSe perchent sur le mât et semblent indécis.Mais le doux souvenir de l’île enchanteresseL’emporte, et laissant là le navire en détresse,Ils reprennent leur vol pour retrouver leurs nidsSur les rameaux déjà par l’automne jaunisLes proscrits, le cœur gros, les suivent dans l’espace.Oubliant un moment la mort qui les menace,Ils envient ces oiseaux qui d’un rapide essorSans redouter la mer s’en vont tout droit au port,Et les jours s’écoulaient, jours d’angoisse profondeOù, perdus sur la mer entre le ciel et l’onde,Et le regard hanté par l’abîme sans fondOn cherche un peu d’espoir dans le grand ciel profond.Un jour le capitaine effaré dit au prêtre :— Le navire fait eau. Dans deux heures peut-êtreLes flots l’engloutiront. Nul ne le sait encor.Pour le salut de tous la chaloupe du bordAu moment du danger ne pourra pas suffire.Aussi rassemblez-les de suite pour leur dire,Que le canot n’étant d’aucun secours pour euxIls les laissent à nous qui sommes moins nombreux.Vous viendrez avec nous, la chose est bien comprise.— "Mais, reprit le vieillard, qu’il n’y ait pas méprise.Quand de mon peuple on veut faire un peuple martyrJe partage son sort et ne veux pas partir.Oui, sauvez-vous sans moi, sauvez votre équipage.Quant à nous, nous saurons mourir avec courage."— " Est-ce le dernier mot ? "Le prêtre répondit :— " Oui, je reste avec eux. Il ne sera pas ditQu’à l’acte d’héroïsme auquel on les conviePar crainte de la mort je devrai seul la vie.Mais je vais de ce pas demander aux proscritsCe que vous exigez, et je serais surprisS’ils n’étaient point à la hauteur du sacrifice."Et le vieux prêtre ému, sans aucun artificeLeur dit : " Mes chers amis, le navire fait eau ;L’avant déjà s’incline ; il va couler bientôt.Hors Dieu rien ne pourrait vous sauver du naufrage ;La chaloupe ne peut que sauver l’équipage.Laissez -la s’éloigner emportant vos bourreaux.Vous étiez des martyrs, vous deviendrez héros.Moi, je reste avec vous dans cette heure suprême,Car le berger s’attache à son troupeau qu’il aime,Oui, je veux, mes amis, partager votre sort.Frères dans le passé, soyons-le dans la mort."Alors le plus âgé des proscrits se redresseEt dit ; " Puisque le ciel veut qu’en notre détresseNous mourrions trois cents pour n’en sauver que vingtNous sommes prêts à tout, car ce n’est pas en vainQu’on aura fait appel à des âmes françaises.Sans espoir de secours, loin de toutes falaises,Léguons sans un regret en un suprême adieuNos corps à l’océan et nos âmes à Dieu.Amis, ne pleurons pas, nos larmes seraient vaines.Qu’il reste fier le sang qui coule dans nos veinesEt montrons en ce jour à nos persécuteursQue plus on nous abaisse et plus haut sont nos cœurs.Et ces trois cents proscrits, d’un accord unanime,Sans souci de la mort et sans peur de l’abîmeQui s’ouvre devant eux pour finir leur tourmentJurent d’être français jusqu’au dernier moment.Alors le chapelain fit part au capitaineQue tous, jeunes et vieux, devant la mort certaine,Sont prêts à leur laisser l’unique et frêle esquif.Un français doit mourir sans être un fugitif.Puis il revint vers eux, et d’un seul cri la fouleLui dit : " Vite quittez le navire qui couleCar il vous reste encor des âmes à sauver,Des peines à guérir, des’cœurs à relever.Nous qui n’avons hélas que peu d’instants à vivre,Nous vous en supplions, il ne faut pas nous suivre."Et devant un tel vœu si noble et si pressantA suivre les marins le saint prêtre consent,Et la foule en prière à la mort condamnéeReçut, genoux en terre et la tête inclinée,La suprême espérance et le dernier pardon ;Et Dieu seul leur resta dans ce triste abandon.Et pendant que, fuyant la mort inévitable.Le canot se lançait sur la mer redoutable,Des femmes dominant les cris et les sanglots,De mâles voix chantaient en défiant les flots ;Ils chantaient la patrie à tout jamais perdue.Et quand la mort planant sur la foule éperduePar l’abîme attiré, le navire coula,Les preux chantaient toujours Ave Maris Stella ;

176 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Chant du soir, Arthabaska, Impr. de l’Union, 1917· numérisation archive.org· Sources