Chant du soir, 1917
La Vengeance de l’Homme
SI loin que nous allions sur cette étroite terre,Rien ne chasse le rêve à jamais tourmenté ;C’est en vain que cherchant à scruter le mystère,Je plonge dans le vide un œil déconcerté.O que l’homme est petit quand il sonde l’abîme,Que son regard borné se perd dans l’infini !Il aura beau gravir la plus hautaine cime,Il reste avec son rêve étrange, indéfini.Il naît, il vit, il passe être faible, éphémère,La nature impassible évoluant toujours,Sans pitié pour notre être et pour notre chimère,Ignorante du Temps, ne compte point les jours.Aussi l’homme, devant pareille indifférenceDe tout ce qui l’entoure aspire à se venger.Son regard vers le ciel va chercher l’espérance.Puisque sur cette terre il paraît étranger.Moins défiant de lui, voilà qu’il se surveille,Et pour faire contraste à l’immobilitéDe la nature, il pense, et dans son cœur s’éveilleUn immense désir de son éternité.Il travaille avec joie afin de se survivre,Non pas une saison mais longtemps après lui ;Par une œuvre immortelle il espère revivre,Et s’il y réussit sa vengeance aura lui.
24 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Chant du soir, Arthabaska, Impr. de l’Union, 1917· numérisation archive.org· Sources