Chant du soir, 1917
Le Sommeil de Montcalm
(Lu le 25 mai 1909 à une séance de la Société Royale)
L’ÉCHO jetait encore aux vertes LaurentidesLa dernière clameur des canons homicides,Et Montcalm, le vaincu de ce duel sanglant,Oubliait la blessure ouverte dans son flanc.En mourant il pleurait la bataille perduePlus que le coup fatal, et son âme éperdueCroyait voir, vision étrange et sombre deuil,Tout un peuple avec lui couché dans son cercueil,Quand pour lui préparer de dignes funéraillesDe Québec s’écroulaient les pesantes murailles,Il pressait sur son cœur le sublime haillonHumide encor du sang des preux de Carillon.Son œil mourant voyait tout un passé de gloireCrouler avec fracas, et dans cette nuit noire,Spectre hideux dressé sur l’abîme béant,Passer Bigot l’infâme au bras de la Péan.Les pleurs du désespoir sillonnaient son visage,Car cette vision était un noir présage.Il songeait au pays noblement défenduPar cent ans d’héroïsme en une heure perdu.Et pendant qu’il voyait la noble et fière arméeDéfiler devant lui, vaincue et décimée,Le glas de la défaite, ébranlant le beffroi.Répandait sur la ville et la honte et l’effroi.La cloche si joyeuse aux époques de gloire,Toujours accoutumée à chanter la victoire,Et, messagère allée, en ces temps glorieux,A convier la ville au Te Deum joyeux,Cette cloche lui semble, ô suprême souffrance,Sonner le dernier jour de la Nouvelle-France.Et lui seul s’accusait, et, glorieux vaincu,En face de la mort disait : "J’ai trop vécu,Et pour laisser mon nom radieux dans l’histoire,J’aurais dû disparaître après une victoire."Et le héros mourut, mais ne mourut pas seul,Car, Wolle, le vainqueur, couché dans son linceul,Arrosa de son sang cet humble coin de terre.Cadeau que le soldat faisait à l’Angleterre.Montcalm, lui, moins heureux que son brillant rival,Croyait voir s’écrouler l’œuvre du grand Laval.Le désespoir troublait sa dernière pensée,Quand, versant l’espérance à son âme oppressée,Et des jours à venir se portant le garant,Un ange se pencha sur le héros mourant." Vois, dit-il, sans remords venir ta dernière heure ;Ton peuple survivra, qu’il triomphe ou qu’il pleure ;Dans la tombe immortelle où tu vas sommeillerTu peux dormir en paix ; je viendrai t’éveiller.Oui, quelque soit le sort de la vaillante race,Je vois dans l’avenir que mon regard embrasseDes revers glorieux et d’immortels succès,Des cœurs malgré l’oubli restés toujours français.Console-toi, Montcalm, ta gloire n’est pas morte ;Ce sont tes restes seuls que le trépas emporte."Et Montcalm consolé par l’envoyé des cieuxPour son dernier sommeil s’endort moins soucieux.Mais il était à peine enfermé sous la pierreQue l’ange, se penchant de nouveau sur sa bière." L’intrépide Lévis, dit -il, pour te vengerEt reprendre la ville aux mains de l’étrangerEst sur le champ, témoin de ta noble défaite,Resté vainqueur, et sa vengeance satisfaite,Prêt à poursuivre encor ses puissants ennemis,Il attend la flotille et le renfort promis.Une voile apparaît, mais, espérance vaine,Le drapeau d’Albion flotte au mât de misaine.Plus d’espoir ! L’abandon ! Le brave est confondu,Car si l’honneur est sauf, le pays est perdu."Montcalm désespéré par la triste nouvelleRentra dans son sommeil, et l’ange de son aîle,Effleurant doucement le lieu de son repos,Pleura d’avoir ainsi réveillé le héros.Puis le temps s’écoula ; de pacifiques luttesRemplacèrent bientôt les sanglantes disputes ;Et les nôtres luttaient sans espoir, sans secours.L’ange ne venait point ; Montcalm dormait toujours.Il reparut enfin et lui dit à l’oreille :" Lorsque tu dors, ton peuple est là qui lutte et veille ;Et pour venger ta mort, ô vaincu des glacis,C’est un homme de paix qui combat, c’est PlessisQui des griefs d’un peuple a chargé son épaule.Lui seul, se redressant devant la métropole,Sans armes pour lutter que son verbe puissant,Il tient tête au vainqueur, mais sans verser de sang. "Il lui dit du prélat l’immortelle attitudeEt le peuple affranchi de toute servitude,Orgueilleux du passé, fidèle aux nouveaux rois,Loyal à la Couronne en défendant ses droits.Et Montcalm, bénissant le céleste message,Se rendort plein d’espoir. Le temps, sur son passage,Marquant dix ans de plus sur l’éternel cadran,La paix semble régner aux bords du Saint-Laurent.Puis l’ange vint encor se pencher sur sa bièreEt dit : ’’Noble Montcalm, que ton ombre soit fière ;La race après vingt ans n’a pas dégénéréEt conserve avec soin ton drapeau déchiré,Car elle vient d’inscrire aux fastes de l’histoire,Coutumière du fait, une belle victoire ;Le cri d’alarme avait à peine retentiQue le vieux sang français ne s’est point démenti,Et, la Nouvelle-France, au premier cri de guerre,Pour défendre le sol se dressa la première.Vers l’ennemi commun tous vont résolument.En face du danger, fidèles au serment,Pour sauver de l’affront le drapeau d’AngleterreTous les cœurs vont s’unir, les haines vont se taire,Et tu peux contempler, le regard subjugé,Salaberry vainqueur aux champs de Châteauguay. "Et cinq lustres plus tard, fidèle à sa promesse,L’ange éveilla Montcalm par un cri de détresse ;Il lui conta comment, fils de la liberté,Vous tombiez pour défendre un sol ensanglanté,Comment vous répondiez aux défis de Colborne,Tyranneau dont la haîne implacable et sans borneEssayait d’étouffer dans un suprême effortUn peuple plein de vie et qui bravait la mort.Et l’ange plein d’émoi, continuant sa tâche,Lui dit le sang qui teint le sol de St-Eustache,Le paysan qui tombe aux champs de Saint-DenisEn défendant ses droits et ses foyers bénis.Puis il lui montre enfin, d’un geste d’épouvante,Se dressant dans la nuit, la hideuse charpenteComme un dernier affront fait à l’humanité.Car il faut des martyrs à toute liberté,Car tout peuple jaloux de ses nobles franchisesDoit sceller de son sang les libertés conquises,Car le droit d’exister coûte cher, car il fautQue ce droit-là se paie au prix de l’échafaud.Le grand mort sanglotait, mais l’ange vint lui dire :" Attends des jours meilleurs ; je puis te le prédire.Le Franc ne mourra point ; son baptême sanglantLe rend maître à jamais des bords du Saint-Laurent.C’est une ère nouvelle aujourd’hui qui commence,Et tout ce sang versé c’est la noble semenceD’où l’on verra surgir, superbe éclosion,Une jeune, une forte et grande nation,Sur les aîles du Temps le siècle avance encore,Et pour faire oublier son orageuse aurore,Le sang d’un peuple libre a cessé de couler ;Puis de nobles tribuns ayant leur franc-parlerPour champ clos désormais choisissant la tribune,Sans crainte du pouvoir, sans haîne ni rancune,Tout en restant loyaux au maître impérieux,Se font les défenseurs d’un passé glorieux.Elgin enfin parut, le gouverneur modèle,Un homme au large cœur qui, sans être infidèleA la Couronne et sans manquer à son mandat,Sut gouverner en père et non point en soldat.Puis vint cette journée à jamais mémorableOù, prenant pour emblème une feuille d’érable,Les provinces, mêlant leurs divers écussons,Un grand pays surgit de ces frêles tronçons.Mais la Nouvelle-France est restée autonome,Et quelque soit le nom par lequel on la nomme,Elle a su depuis lors, luttant avec succès,Conserver dans Québec son gouverneur français.Cinq lustres sont passés depuis ; toujours fidèle,L’ange encore une fois l’effleura de son aileEt lui dit : " O Montcalm, ouvre plus grands les yeuxPour contempler un fait unique et merveilleux.Vois Québec célébrer son triple centenaire,Entends des vieux canons le paisible tonnerreSaluer dans nos murs le fils du souverain,Entends vibrer dans l’air toutes les voix d’airainPour ensemble acclamer le passé qui défileAvec sa pompe antique et son ardeur virile.Mais parmi les grands noms par la foule acclamés,Parmi les plus connus, parmi les plus aimés,Ton nom, noble vaincu, sur les lèvres voltige,Et Carillon se dresse avec tout son prestige ;Car depuis que la paix et la concorde ont lui,Les ennemis d’hier, les amis d’aujourd’huiQue la voix du passé dans ces grands jours rassemble,Tu les vois désormais fraterniser ensemble.De ton dernier échec ne prends plus de souci,Car ta langue, O Montcalm, se parle encore ici.Non, tu n’as point perdu ce pays, c’est la FranceQui par son inertie et son indifférence,Oubliant que pour elle on se battait là-bas,.Te laissa sans secours au milieu des combats.Aussi ne pleure plus sur ta noble défaite,Car la Nouvelle- France aujourd’hui s’est refaiteSans demander l’appui du pays des aïeux,Que nous aimons toujours comme des fils pieux,Non, ne regrettons rien, ne blâmons pas la France,Ayons toujours pour elle une même espéranceMalgré son long oubli, son cruel abandon ;Mais autant qu’elle aimons l’incomparable donQue notre peuple doit au drapeau d’Angleterre,Emblème glorieux de liberté sur terre.Repose en paix, Montcalm, l’ange encor reviendraEt, fier de notre histoire, il te la contera.Nous écrirons encor de brillantes journées,Maintenant que l’entente unit les destinéesDe deux peuples amis et désormais rivauxPour les œuvres de paix et les nobles travaux.
196 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Chant du soir, Arthabaska, Impr. de l’Union, 1917· numérisation archive.org· Sources