Réglages

Mémorisé dans ce navigateur.

Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Chant du soir, 1917

Le Baiser de la Mariée

Récit d’un Notaire

Adolphe Poisson· MONOLOGUE· 146 vers

EN peu de mots voici ma dernière aventureQue je viens vous conter dans le plus grand secret.Ne dites pas un mot de ma déconfiture,Mesdames, car bientôt tout le monde en rirait.Si je le dis à vous c’est que vos cœurs honnêtesÉprouveront pour moi la plus franche pitié,Et j’en appelle à vous, les blondes, les brunettes,O vous du genre humain la meilleure moitié,A ma mine confuse, à ma pose tragiqueDéjà vous soupçonnez une histoire d’amourOù quelque fille d’Ève à la grâce magiqueS’est joué de mon cœur sans remords ni détour.Et vous avez raison. Les trois quarts de nos larmes,Voyons, n’est-ce pas vous qui les faites verser,Quand vous nous accablez du pouvoir de vos charmes ?Mais je m’attarde trop, il me faut commencer.J’aurai trente ans demain ; je suis célibataire— C’est un renseignement que je donne en passant —Et puis s’il faut le dire… eh bien… je suis notaire… ?Preuve que je suis sage et que je suis d’un sangA ne point m’inspirer d’imprudentes folies.Cela ne veut pas dire (ensemble entendons-nous)Que je n’ai pas des yeux pour vous trouver joliesEt des lèvres aussi pour le dire à genoux.Comme entrée en matière il faut d’abord vous direQue j’étais amoureux du plus joli minoisPossédant — je puis bien en parler sans médire —Le teint frais d’une anglaise avec des yeux chinois.Peut-être direz-vous : Quel singulier mélange.Frasque de la nature impossible à sonder.Très beau type après tout ; ce n’était pas un angeMais une fille d’Ève et bonne à posséder.Par malheur un rival survient, car il s’en trouvePour faire un peu souffrir ces pauvres amoureux.Le sort veut que trop tard souvent on le découvreEt la mort dans le cœur on joue à l’homme heureux.C’était un avocat, concurrent redoutablePour un pauvre notaire à sa table endormi,Et, circonstance hélas ! souvent inévitable.Ce rival-là c’était, devinez mon ami,Ami de cœur, lié dès la première enfanceSans qu’un nuage n’ait assombri notre ciel ;Et de cet ami-là vient la première offense,Et de cette amitié tombe le premier fiel.C’est à moi qu’il devait cette bonne fortuneD’avoir un jour connu cette superbe enfant ;Preuve que l’obligeance est souvent importune,Et le sage est celui qui toujours s’en défend.Un autre tort que j’eus et que je me reprocheC’est d’avoir trop vanté la belle que j’aimais.Le cœur de mon ami n’était point fait de roche ;C’était le mettre à rude épreuve, je l’admets.Il m ’écoutait d’abord avec indifférence.Me raillant d’un amour qu’il ne connaissait pas,Se moquant sans merci de mon exubéranceA faire son éloge, à vanter ses appâts.Un soir, c’était au bal (j’enrage quand j’y pense jPeut-être pour savoir si je l’avais blagué,Il flirte avec ma belle et fait grande dépenseDe bons mots. A la fin j’étais fort intrigué ;Après tout, me disai-je, il n’est rien de blâmableDans le fait de conter fleurette à frais minois.Pourtant plus auprès d’elle il devenait aimable,Plus il semblait sur moi jeter des yeux narquois.Ce bal me parut long d’autant plus que la belle,Me laissant à l’écart, l’avait pris pour danseur.Si je m’en voulus d’être à la danse rebelleMoi présent, il était déjà mon successeur.Le lendemain matin, surpris, j’eus sa visite ;Remis complètement de sa dernière nuit,Il paraît tout joyeux quand moi, confus, j’hésiteA lui parler du bal, de mon bonheur détruit."Tiens, dit-il, je te dois parler avec franchise ;Ce que tu m’as dit d’elle est bien la vérité ;Je l’ai trouvée aimable, intelligente, exquise ;Et je suis ton rival ; t’en serais-tu douté ?Chagrin de te causer, mon cher, autant de peine,Mais que veux-tu ? l’amour fait souffrir ici-bas.Acceptons tous les deux la veine et la déveineSans cesser d’être amis" — Je ne répondis pas.De ce jour la partie était pour moi perdueEt je ne cherchai point à lutter contre lui.Marguerite n’eut plus ma visite assidueEt ne connut jamais ma peine et mon ennui.Mais le pire, mon Dieu, me reste encore à direEt je ne sais comment me résoudre à parler.Contre ma lâcheté je ne puis trop médire.D’ailleurs il est trop tard, je ne puis reculer,Poussant l’effronterie aux limites extrêmes,Un bon jour il m’arrive et me dit sans tarder :" Oubliant le passé, prouve-moi que tu m’aimes,Que tu n’as point rancune et vas me seconder.Pour passer le contrat il nous faut un notaire,Et ma future et moi, c’est toi que nous voulons.N’est-ce point un plaisir pour un célibataireDe faire des contrats aussi gais, si peu longs ?Ce sera pour demain ; j’invite peu de monde,Seulement la famille et deux ou trois amis. "Et me prenant la main sans que je lui répondeIl me jette ces mots : C’est convenu, promis "Puis il part aussitôt sans me donner la chanceDe placer un seul mot même pour refuser.Jugez de ma stupeur j’étais sans connaissance,Ne me rappelant plus ce qu’il venait d’oser.Mais la réflexion me vint : si je refuseC’est crier au public tout mon ressentiment.Un dépit amoureux ne peut être une excuse ;Je dois m’exécuter en brave et carrément.Aussi le lendemain j’étais à la minute,Emportant sous mon bras le contrat préparé.J’avais la mort dans l’âme, et l’amour-propre en lutteCriait des mots de rage à mon cœur torturé.Il fallait cependant faire très bonne mine ;Aux yeux braqués sur moi cacher mon embarras.Au lieu de me montrer grave comme un flamine,Je parus souriant, mes papiers sous le bras.Tout le monde était là. Le futur, la futureEt tous les invités me donnèrent la main,Et chacun d’eux ayant posé sa signature,J’ajoutai mon paraphe au léger parchemin.Le document signé ma tâche étant finie,Il ne me restait plus maintenant qu’à partir.J’allais donc saluer toute la compagniePour finir au plus tôt mon rôle de martyr,Quand Jacques (j’oubliais de dire qu’il se nommeAinsi) me dit tout haut " Ami, ce n’est pas tout,A remplir ton mandat tout le monde te sommeEt tu dois te montrer notaire jusqu’au bout,Il est, tu le sais bien, une ancienne coutumeQui veut que le notaire ait le premier baiser ;C’est un doux privilège auquel il s’accoutumeAssez facilement, vas-tu donc refuser ? "J’étais là bouche bée. en butte à la satire.Sachant tous les regards comme rivés sur moi,Quand pour mettre le comble à ce si long martyre,La future s’avance et mignonne, ma foi,Belle à me rendre fou dans sa fraîche toilette,Elle me tend sa joue en me disant tout bas :" Sans rancune, monsieur," et sa main rondeletteAu contact de la mienne, hélas ! ne tremblait pas.Ce baiser depuis lors est comme une morsureQui me brûle la lèvre ; aussi de cet affrontJe porterai toujours l’immortelle blessure.Mais j’ai tort de parler. Après tout que vous fontLes tourments endurés par un humble notaire….Et je songe trop tard que j’aurais dû me taire.

146 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Chant du soir, Arthabaska, Impr. de l’Union, 1917· numérisation archive.org· Sources