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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Chant du soir, 1917

Le Bourdon des Bois-Francs

Adolphe Poisson· 86 vers

CE soir, un son joyeux que j’ai cru reconnaîtreEst venu doucement vibrer à ma fenêtre.J’écoutais, tout ravi, car ce timbre argentinSemblait me raconter tout un passé lointain.Un monde disparu revit dans cette cloche ;Et de l’entendre ainsi si sonore et si proche,Elle qui, la première, à l’aube des Bois-Francs,Souriait aux berceaux, pleurait sur les mourants,Conviait au repos ainsi qu’à la prièreEt dispensait à tous sa note familière,Fit naître dans mon âme éprise du passé,La pitié que l’on doit à tout être blessé.Car ce fut pour la cloche une cruelle angoisseDe ne plus sonner l’heure à sa chère paroisse,D’entendre la clameur du puissant carillonSans pouvoir y mêler sa lamentation.Elle pouvait encor pour de longues annéesBénir l’enfant qui naît, chanter les hyménées,Et bercer de son glas plaintif le lourd sommeilDe ceux qui vont goûter un repos sans réveil.Elle rêvait encor une longue carrière,Quand sa paroisse, hélas, plus riche, mais plus fièreVoulut un carillon, et sous ce coup fatalElle sentit frémir son âme de métal.Car on dit que la cloche au jour de son baptêmeComme nous prend une âme et comme nous elle aime,Elle chante, elle pleure, elle rit comme nousEt rend hommage à Dieu sans se mettre à genoux.On la laissait dormir en son coin solitaire,Et faite pour chanter, condamnée à se taire,Et payant de l’exil, du dédain, de l’oubli,Dix lustres d’un travail constamment accompli.Aussi le ciel ne put laisser dans la détresseCelle qui sans murmure ainsi que sans faiblessePendant un demi-siècle avait à tout momentFait entendre sa note et voilà donc commentDeux amis généreux et fiers de son histoire,Ne voulant point la voir mourir ainsi sans gloire,Lui trouvent un clocher dont l’hospitalitéVa lui faire oublier son nid si regretté.La voilà commençant sa seconde carrièreLà-haut dans cette tour qui servit de volière.Pour l’y mettre on choisit la meilleure saison,Alors que les oiseaux vers un autre horizonS’en vont chercher là-bas une plus chaude brise,Ignorant qu’au retour la place sera priseEt qu’un hôte encombrant, installé pour toujours,Ne leur permettra plus d’y filer leurs amours,Car l’airain frémissant en vibrantes voléesJettera l’épouvante aux ailes affolées,Et le clocher désert, heureux de t’abriter,O cloche, et de t’entendre à chaque heure chanter,Oublieux des oiseaux qui lui sont infidèles.Grives, chardonnerets et frêles hirondelles,S’accoutumeront vite au bruit de ton battantQui sait donner une âme au bronze palpitant.Tu renais à la vie et ta voix orthodoxe,Par les brises d’été, par les vents d’équinoxe,D’une même envolée et paternellementRamènera toujours l’élève au règlement.A t’entendre on croirait une cloche nouvelle,Tant tu mets à sonner de l’entrain et du zèle,Mais le chiffre qu’on voit dans le bronze incrustéA trahi le secret de ton antiquité.Nous savons maintenant, grâce à ce millésime,Que tu n’es pas très loin d’être sexagésime.Mais malgré ton grand âge, ô bourdon des Bois-Francs,Par ton allure et par ta voix tu nous surprends.Tout un monde nouveau t’accueille et te fait fête.Tous les clochers voisins et la voix d’un poète,Saluant ta venue en ce jour de gaîté,Vont te faire un regain de popularité.Et si je suis ici comme interprète, ô cloche,Avec mon faible verbe et mon geste qui cloche,Et si c’est moi qu’on a choisi pour te chanter,Pour évoquer ta vie et pour la raconter.C’est que cloche et poète habitant le nuage,Pour parler à la foule ont le même langageEt vont toujours chantant sans craindre et sans faiblir.Mais pendant que l’on voit le poète vieillir,La cloche toujours jeune à tous les échos jetteSa note, que ce soit jour de deuil ou de fête.Aussi ne crains plus rien, car dans l’humble clocherOù sans nul appareil on vient de te percherTu n’auras plus jamais à subir cette injure ;Crois-moi. c’est un poète ami qui te le jure.

86 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Chant du soir, Arthabaska, Impr. de l’Union, 1917· numérisation archive.org· Sources