Chant du soir, 1917
Les Angoisses de l’Homme Timide
OUI, c’est toi qui m’appris que la vie est un songeLa gloire une fumée et l’amour un mensonge,Toi qui de mon malheur artisan ténébreux,M’a caché sans pitié le secret d’être heureux.Les Muses sur mon front parfois voltigeaient-elles,De ton regard tranchant tu leur coupais les ailes,Et ta sombre ironie et ton rire moqueurComme un souffle mortel m’ont desséché le cœur.Timide, si j’osais m’approcher d’une femme,Si chez moi s’allumait une secrète flamme,Tu me le reprochais comme on fait d’un forfait.Puis-je te pardonner le mal que tu m’as fait ?O fuis, ô fuis bien loin, ô spectre de la vie,Plus hideux que la mort, plus méchant que l’envie.Laissez-moi recueillir, quand mûrit mon étéDe mon bonheur détruit le peu qui m’est resté.Laisse battre mon cœur et palpiter mon âmeAu souvenir ému de quelque jeune femme,Laisse-moi, je t’en prie, et si tu ne veux pasCesser de me poursuivre et d’entraver mes pas,A ton œuvre de mort si toujours tu t’obstinesEt quand je veux chanter hélas ! tu me destinesA me taire il me faut au lieu que de souffrirPour avoir le repos demander à mourirEt, finissant des jours le douleureux problême.Retourner dans le sein du seul être qui m’aime.
26 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Chant du soir, Arthabaska, Impr. de l’Union, 1917· numérisation archive.org· Sources