Chant du soir, 1917
Si pour avoir chanté
SI pour avoir chanté tu me punis, Seigneur.Ne sois pas trop cruel, ménage le supplice,Et pour m’absoudre un peu d’avoir été rêveur,Songe que j’ai chanté sans haine et sans malice,Que, seul, j’en ai souffert sans que je le trahisse ;Et s’il faut rendre compte un jour de ce labeur,Ne sois pas trop cruel, ménage le supplice,Si pour avoir chanté tu me punis, Seigneur.Si pour avoir rêvé tu me punis. Seigneur,Songe que pour les miens j’ai fait la lutte austère.Mon devoir accompli, comme un bon moissonneurQuand le soir, je retourne au foyer solitaireO muse, serais-tu livrée au terre à terre,Si pour avoir rêvé tu me punis, Seigneur.Si pour avoir aimé tu me punis, Seigneur,Si pour avoir au temps de ma courte jeunesseTrouvé dans le plaisir un instant de bonheurSans penser te déplaire et nourrir en mon cœurTout affamé de vie un amour qui te blesse ;Et si j’ai pu parfois sans manquer à l’honneurAimer plus qu’il ne faut, pardonne ma faiblesse,Si pour avoir aimé tu me punis, Seigneur.
Si pour avoir cherché dans mon humble carrièreCe que peut contenir de joie et de bonheurLe cycle si restreint de la vie éphémère,Si dans de vains projets j’ai gaspillé mon cœurEt dépensé ma force à courrir la chimère,Songe que je l’ai fait sans nuire à mon labeur,Si pour avoir cherché tu me punis, Seigneur.Si pour avoir pleuré tu me punis, Seigneur,Si je me suis senti faible aux heures de souffranceEt si je suis tombé dans la désespérance,Au lieu de me raidir si j’ai manqué de cœurDaigne songer que.l’homme est faible de naissance-Aussi si j’ai pleuré pardonne-moi, Seigneur.
35 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Chant du soir, Arthabaska, Impr. de l’Union, 1917· numérisation archive.org· Sources