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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Chants canadiens, 1880

à l’Honorable P-J.-O. Chauveau

Adolphe Poisson· 170 vers

I

Tout peuple est fier de sa bannièreQu’il promène par l’univers,Hier roulant dans la poussièreMais demain flottant dans les airs.Ce drapeau veut dire Patrie,On aime avec idolâtrieSes plis glorieux et sacrés,Et le cœur gonflé se soulèveLorsque le vainqueur qui l’enlèveEn pare ses temples dorés.

Car ce drapeau c’est un symboleQui parle à tout homme de cœur.Sur lui s’attache l’auréolePlus durable qu’au front vainqueur.Afin de rendre plus vivaceLe patriotisme qui passeEn brûlant le cœur du soldatCe drap qu’à la hampe on attacheUn général aura pour tâcheDe le lancer dans le combat.

Le lourd boulet pourra l’atteindre,Le feu consumer ce haillonEt le bras chargé de l’étreindreRouler dans le sanglant sillon,Mais pour que l’ennemi s’empareAux sons aigus de sa fanfareDe ce vieux drapeau tout cribléIl faut que l’airain redoutableFauche, en son œuvre épouvantable,Tout un régiment mutilé !

Lorsque la plaine est balayée,Que dans le champ jonché de mortsLa Victoire, de sang souillée,Compte son œuvre sans remords,Le vainqueur se glisse en silenceEt cherche dans la plaine immenseParmi les morts et les mourantsUn lambeau de cette bannièreQui flottait orgueilleuse et fièreAux yeux des héros expirants.

Enfin entre les bras d’un braveIls trouvent un bois tout noirci ;Son regard éteint qui les braveSemble leur dire : Le voici !Sa main déjà froide et crispéeA laissé tomber son épéePour mieux saisir le vieux drapeauDont un lambeau, de sang humide,Pendant à sa giberne vide,Lui fait un sublime oripeau !

Au camp des vainqueurs la cohorteSur des monceaux de morts glissantAvec des cris de joie emporteUn bois plein de boue et de sang.On les acclame dans l’arméeQui, par ses succès enflammée, "Comptant les morts avec mépris,Ne juge pas de sa victoirePar ceux qui tombent pleins de gloireMais par les drapeaux qu’elle a pris !

II

Salut à toi, sainte relique,Débris sauvé par nos aïeux ;Aux quatre vents de l’AmériqueTu flottas digne et glorieux.Du golfe mexicain au PôleFier de t’avoir à son épauleLe vieux soldat t’aura porté,Sauvant dans la lutte suprêmeCe dernier et fidèle emblêmeDe victoire et de liberté !

Vieux drapeau troué par les ballesQue nos pères ont promenéAu bruit du cor et des cymbalesSur le continent étonné,Tu me rappelles d’un autre âgeLa foi sublime et le courageDe sang fécondant nos sillons,Tu me rappelles la PatrieTantôt debout, tantôt meurtrieSous le feu des lourds bataillons.

Aux brises de la renomméeTu t’agitas avec orgueil,Dirigeant la petite armée,T’inclinant sur chaque cercueil.Témoin des luttes colossales,Les déchirures de cent ballesNous nomment tes combats divers ;Aux générations futuresMontre avec orgueil tes blessuresSans leur dérober tes revers !

Dans tes plis on croiroit entendreDu passé mille bruits confus,Cris du vaincu qui va se rendre,Canons roulant sur leurs affuts.De Montcalm la voix solennellePlanant dans la lutte immortelle,T’a fait frémir, noble haillon,Et sur ta hampe déchiréeS’attache, ô l’empreinte sacrée !La poussière de Carillon !

De ta pure gloire jalouseDans ce siècle trop amolli,Lorsque sonna mil huit cent douze,Vieille loque, as-tu tressailli ?As-tu frémi quand dans la plaineDu bruit des canons toute pleineUn bras, de vaincre fatigué,Traçait au temple de BellonePrès de Carillon qui rayonneLe nom brillant de Châteauguay !

Plus tard, ô débris séculaire,Pleuras- tu le peuple mourantQuand les flots du sang populaireTeignaient les eaux du Saint-Laurent ?Lorsque seuls contre l’AngleterreA défendre ce coin de terreOù sont tous nos foyers bénis,Des braves, périlleuse tâche !Voulaient refaire à Saint-EustacheLa victoire de Saint-Denis !

Avec respect on te conserve,Drapeau pour qui sont morts les vieux ;Le ciel sans doute te réserveDes combats aussi glorieux.On te conserve. Un jour peut-êtreTous heureux de te reconnaitre,Citoyens devenus soldats,Comme au temps des combats sans trèves,Nous deviendrons dignes élèvesDes anciens preux que tu guidas.

S’il faut que ce jour sombre arrive,S’il faut, luttant comme jadis,Entendre encor sur notre riveLa clameur des combats maudits,Si le Seigneur exige encoreD’un peuple à peine à son auroreDes hécatombes et du sang,Ouvrant au vent tes plis étranges,Dirige nos saintes phalangesDevant l’ennemi pâlissant !

Secouant ton repos sublimeEt laissant ton réduit obscur,Comme aux jours de l’ancien régimeTu flotteras au ciel d’azurEt près du drapeau d’AngleterreTu montreras ce que peut faireUn vieil étendard tout briséLorsque dans ses plis la Victoire,Remuant un passé de gloire,Le jette au peuple électrisé :

En attendant, sublime loqueDevant qui s’incline mon front,Que rayonne l’heureuse époqueOù les vieux nous reconnaîtront,Orne notre fète publique,Que notre vieille basiliqueTe garde la place d’honneurPour que les cendres disperséesDes héros des luttes passéesTressaillent d’aise et de bonheur !

Sois la bannière pacifiqueD’un petit peuple respecté,Et pour les Français d’AmériqueLe drapeau de la liberté.Laisse le peuple qui travailleAux champs que jadis la mitrailleLaboura d’obus meurtriers,A son passé toujours sensible,Préférer son œuvre paisibleAux rudes palmes des guerriers.

170 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Chants canadiens à l’occasion du 24 juin 1880, Québec, P.-G. DELISLE, 1880· numérisation books.google.fr· Sources