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un seul est le mot juste.

Chants canadiens, 1880

Ode à Salaberry

Adolphe Poisson· 130 vers

Jaloux des exploits de son père
Chaque enfant du Haut Canada
Dresse un monument militaire
Sur le tombeau du vieux soldat.Benjamin Sulte, à l’auteur.

I

Au lieu de ces concerts magiquesQue nous entendons de nos jours,Nos pères, combattants épiques,Aimaient le bruit des fiers tambours.Braves, au sein de la batailleLe jeu sanglant de la mitrailleN’était pour eux qu’un jeu d’enfants ;Français de la Nouvelle-France,Ils la gardaient par leur vaillanceEt la parcouraient triomphants.

De notre existence facileIls n’ont pas connu les douceurs ;Ils ont eu la lutte virile,Les dangers, les rudes labeurs.Grâce à leur immortel courage,Ils ont fondé sur ce rivageUn peuple heureux qui les bénitEt grave la noble mémoireDe leurs exploits et de leur gloireDans son cœur et sur le granit.

Pourtant les monuments sont raresQui redisent à leurs neveuxQue de leur sang jamais avaresIls en fécondèrent ces lieux,Et que défiant l’AngleterreQui transportait sur cette terreSa haine accrue avec les ans,Ils ont lutté, soldats étranges,Contre les superbes phalangesDe guerriers toujours renaissants.

Conservons leur chère mémoire —— Un peuple oublieux est puni —Mais écrivons aussi l’histoireSur le marbre et sur le granit,Pour que la foule recueillie,La foule qui trop vite oublie,Ayant vu le marbre pieux,Retourne aux foyers domestiquesPleine des rumeurs héroïquesDe ce passé si glorieux !

Malgré qu’il travaille sans trève,Il se souvient, l’anglo-saxon.Pendant qu’un monument s’élèveA la mémoire de Nelson,Nous dont le passé plein de gloireIllumine de notre histoireChaque feuillet marqué de sang,Nous n’avons dans la grande villeRien qui rappelle d’Iberville,Ce fier coureur de l’océan.

Chassons la funeste apathieDont auraient rougi nos aïeux ;Par une chaude sympathieAu moins montrons nous dignes d’eux ;Qu’un fier ciseau patriotiqueBientôt sur la place publiqueGrave les traits de nos anciensEt qu’au sein de la MétropoleMaisonneuve un jour se consoleDe dominer parmi les siens.

Que le découvreur intrépide,Que Cartier le hardi marinCouvre Québec de son égideDu haut de son trône d’airain.Que près de Montcalm on élèveUn monument à son élève,A l’heureux vainqueur des anglais,Que Lévis ait son mausoléePour que la cendre consoléeDu grand vaincu repose en paix.

II

Mais parmi ces fils de la gloireAu bras de fer, à l’œil ardentOh ! saluons dans notre histoireLeur plus illustre descendant.Il a clos l’époque des luttes,L’ère des sanglantes disputesPar un hardi coup de canon,Et sa vaillante et fine épéePrès des noms de notre épopéeDu même coup grava son nom !

Salaberry ! ce nom se poseEn traits brillants, en lettres d’or.Par une digne apothéoseRéveillons le héros qui dort.Que le marbre le représenteDebout dans la lutte sanglanteTaillant l’ennemi foudroyéEt, glorieuse sentinelle,Gardant la terre paternelle,Les yeux tournés vers Chateauguay !

Nous le devons à sa mémoire,Ce beau monument projeté,Airain façonné de sa gloireEt de son immortalité ;Que dans le concert unanimeSaluant ce passant sublime,Grand nom taillé pour resplendir,Tous les vieux héros d’un autre âge,Quand nous célébrons son courage,Se réveillent pour applaudir !

O vous pionniers de l’Amérique,Terre dont vous étiez jaloux,Cessez votre rêve homérique,De vos tombeaux relevez-vous.Reconnaissez encor la traceDes dons brillants de votre raceDans ce descendant glorieuxQui, s’emparant de votre épée,S’est taillé nouvelle épopéeSur les cendres de ses aïeux !

Saluez aussi tous ses braves,O morts, saluez ces héros.Devant ces soldats fiers et graves,Mêlons la gloire à leur repos.Eux aussi, lorsque la bataillePleuvait la mort, étaient de tailleA se mesurer avec vousQuand, souriant à leur victoire,Au vaste temple de la gloireVous leur donnâtes rendez-vous !

Ouvrant avec respect vos bières.Sous quelque tertre délaisséNous mêlerons à vos poussièresCes restes dignes du passé,Et la même hymne fraternellePlanera grave et solennelleSur vos ossements confondus,Et dans la mort qui vous rassembleVous vous réjouirez ensembleDes honneurs qui vous sont rendus !

130 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Chants canadiens à l’occasion du 24 juin 1880, Québec, P.-G. DELISLE, 1880· numérisation books.google.fr· Sources