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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Chants canadiens, 1880

Aux expatriés

Adolphe Poisson· 110 vers

Dieu qui marque les destinéesDe tous les peuples ici-bas,Content de nos grandes journées,Bénira nos futurs combats.Il a compté nos belles luttes,Nos exploits, nos brillantes chûtes,Recueilli notre sang versé,Et de sa droite magnifiqueNous donne une ère pacifiquePour méditer notre passé.

Mon Dieu ! pour une œuvre inutileAurions-nous versé tant de sang,Et d’une espérance futileDoré l’avenir menaçant ?De nos aïeux les nobles cendresDoivent-elles, sombres Cassandres,Produire un peuple fainéant ?Tant de batailles immortelles,Tristes augures, doivent-ellesUn jour aboutir au néant ?

Oh non ! notre vaillante raceSur ces rives vivra toujours.Ce n’est pas ainsi qu’on effaceLes vestiges de si grands jours !Pour effacer du Nouveau-MondeNotre empreinte large et profonde,Éteindre un passé rayonnant,Il faudrait, gigantesque ouvrage,De l’isthme au Labrador sauvageBouleverser le continent !

O frères que la ProvidenceÉloigne de nos champs bénis,Dans le pays de l’abondanceVos travaux ne sont pas finis.Pendant que remplis d’espérance,Des dons que nous légua la FranceNous gardons le dépôt sacré,Que le souvenir du grand fleuveRayonne, dans les jours d’épreuve,Au fond du cœur de l’émigré !

Un bras plus puissant que les nôtresVous disperse dans tous les lieux.Vous êtes les humbles apôtresDe ses décrets mystérieux.Déjà la Nouvelle-AngleterreVoit votre foule prolétaireEmplir ses bruyantes citésEt cultiver, œuvre durable,Sous les yeux d’un peuple coupable,Les champs du Seigneur dévastés !

Si jamais de race étrangèreOn veut vous nommer sans merciRépondez tous d’une voix fière :La France a passé par ici !Partout on retrouve la traceDes grands combats de notre race.Grâce à ses immortels colons,Pour guider plus tard la science,A travers cet espace immenseLa France a planté ses jalons !

Poursuivez l’œuvre séculaireEn peuplant ces champs glorieux,Brisez la ligne imaginaireQu’ignoraient nos braves aïeux.Par delà l’étroite frontière,Au milieu d’une race altière,Continuez le Canada ;Qu’une conquête pacifiqueNous rende ce coin d’AmériqueDont l’Anglais nous déposséda.

Du flanc blessé de la PatrieCoule un sang pur et vigoureux.Console-toi, terre chérie,Tes enfants sont encor nombreux.Dans ce grand jour qui les rassembleHeureuse de trouver ensembleTous tes enfants pour les bénir.Vois cette foule enthousiaste !Tu n’as pas un temple assez vaste,O mère, pour la contenir !

Car brisant son berceau fragile,Un jour ton peuple s’est levé,Semblable au grain de l’Évangile,A l’humble grain de sénevé.Sur tous les points du Nouveau-Monde,Fruit d’une semence féconde,Tes enfants se dressent partout ;Pampas, glaciers, pics ou falaises,Où gisent des tombes françaisesOn voit un Canadien debout !

Pour faire germer la semenceDe l’éternelle véritéA travers l’Amérique immenseSur nous le Seigneur a compté.Dans ses desseins incomparablesIl veut de ses œuvres durablesQue vous soyez les fondementsEt qu’au fond des déserts aridesUn jour tous ses temples splendidesReposent sur vos ossements !

Heureux de votre noble rôle,Nous n’en serons jamais jaloux,Vous au Midi, nous près du Pôle,Avec ardeur travaillons tous.Ayons même foi, même zèle,Car c’est la même œuvre immortelleQue Dieu confie aux fils des Francs.Traversons les plaines fertilesTémoins de nos luttes virilesEn pacifiques conquérants !

110 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Chants canadiens à l’occasion du 24 juin 1880, Québec, P.-G. DELISLE, 1880· numérisation books.google.fr· Sources