Chants canadiens, 1880
Les Hurons
A Tahourenché, grand chef des Hurons.
Au sein des vastes solitudesDans l’ombre épaisse des grands bois,De combats sinistres préludes,Rôdait le farouche Iroquois.Lorsque Cartier de ce rivageFit retentir l’écho sauvageDe son tonnerre éblouissant,Armé de sa flèche perfide,L’Agnier parut, toujours avideDe chevelures et de sang
Mais sous la forêt centenaire,Orgueil du mont Stadacona,Le bruit de ce nouveau tonnerreA réveillé Donacona.Déjà la tribu toute entièreDebout sur cette roche altièreQui se rit des vents et des eauxA vu sur les ondes surprisesS’enfler au vent des voiles grisesComme l’aile de grands oiseaux.
Le chef huron est un vieux braveEt ses guerriers sont des héros.Malheur à celui qui les braveAu lieu choisi pour leur repos !Mais l’étranger qui sur ces rivesLance ses carènes massivesApporte la paix avec lui ;Nul cri de guerre ne résonne,Car près de la foudre qui tonneLa croix plus éclatante a lui !
La croix avec orgueil s’élèveOù le paganisme trônait,Elle adoucit l’éclair du glaiveEt le huron la reconnait !A côté du canon qui grondeCe noble enfant du Nouveau-MondeA vu rayonner à ses yeuxCe bois modeste et pacifiqueQui seul, sur ces bords d’Amérique,Doit briser l’autel des faux dieux !
Honneur à cette noble race !Honneur et respect aux hurons !De nos héros suivant la traceNotre gloire luit sur leurs fronts.Brisant leur manitou fragileIls ont reconnu l’Évangile,Adoré le Dieu des Français,Et sur tous les champs de victoireMêlé leur gloire à notre gloireEt leurs succès à nos succès !
De la nation héroïqueIl reste de fiers descendants.Voyez tout un passé magiqueReluire dans leurs yeux ardents.Nobles enfants de la natureIls ont salué sans murmureL’astre rayonnant du progrès,Mais ils gardent sans alliageLa fierté, dernier apanageDu robuste enfant des forêts !
C’était une race de bravesA leur nouveau Dieu tous soumis.Ils ne furent pas nos esclavesMais nos alliés, nos amis.Sur tous les champs du Nouveau-Monde,Semence doublement féconde,Leur sang près du nôtre a coulé,Et devant leur mâle courageA pali de crainte et de rageL’ennemi vingt fois refoulé !
Souvenons-nous que des ancêtresIls surent défendre les droits,Qu’ils ne connurent d’autres maîtresQue leur Dieu nouveau, que nos rois.Qu’ils ont juré d’être à la FranceEt que jamais la défaillanceN’a fait courber leurs fronts bronzés,Que se dressant à notre taille,Par l’eau sainte et par la mitrailleIls furent deux fois baptisés !
Dans la fète qui se prépareIls vont passer avec honneur.Aux sons joyeux de la fanfareSaluons ces hommes de cœur.Au sein du repos qui les useQu’ils entendent, rumeur confuse,Le bruit des canons meurtriersLorsque dans ces jours pleins de gloireIls faisaient avec nous l’histoire.Et partageaient tous nos lauriers.
Que cette fète leur rappelle,Ainsi qu’à nous, ces jours bénisOù pour une lutte immortelleNos pères s’étaient réunis.Aux lieux où repose leur cendreEn ce grand jour faisons entendreNos chants joyeux, nos mâles voix,Et que nos hymnes réuniesRéveillent, saintes harmonies,Français et Hurons d’autrefois !
Ces preux tombés sans espéranceTressailliront dans leur cercueilEt ces grands soldats de la FranceNous salueront avec orgueil.Ils verront que malgré l’audaceDes ennemis de notre raceNous n’avons pas courbé nos fronts,Et qu’aux champs légués par nos pèresDes Français nombreux et prospèresVivent en paix près des Hurons.
110 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Chants canadiens à l’occasion du 24 juin 1880, Québec, P.-G. DELISLE, 1880· numérisation books.google.fr· Sources